Soleil de Yokomitsu Riichi

Game of Thrones : de Carthage à Hiroshima.
 
L'archéologie des empires fascine les démocraties bourgeoises ; le kitsch du roman de George R. R. Martin, mondialement célèbre grâce à HBO, nous a accoutumés à ces luttes de pouvoir entrelacées de magie, à ces cités emblèmes de leurs habitants, froides et austères pour des peuples intègres et courageux, hérissées de clochetons vénitiens pour les intrigues habillées de soie brodée d'imaginaires florentins, dévorées de soleil et survolées de dragons mal éduqués pour une reconquête sans merci du pouvoir par une princesse trop blonde pour être honnête.
En 1862, sous le règne de Napoléon III,  Flaubert publie Salammbo : il réinvente pour un Second Empire autoritaire et matérialiste la grande histoire de Carthage, cité rivale de Rome pendant deux siècles ; il ressuscite la lignée des Barca, généraux et hommes d'état déterminés et cruels, à la tête d'une armée de Barbares venus des quatre coins du monde connu. «  C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. » La première phrase, la plus connue peut-être, et à juste titre, de toute la littérature française. Sur cette voyelle « a » inaugurale, Flaubert déroule palais, jardins, temples, supplices, batailles gagnées et perdues, actes de bravoure et de trahison, banquets d'apocalypse lors desquels les guerriers s'enivrent de nourritures et de boissons dont l'énoncé dépasse l'imagination. L'œuvre fascine et déroute les lecteurs, on lui reproche son artificialité, sa lourdeur baroque, son érudition ostentatoire.

Cinquante ans plus tard et 10000 kilomètres plus à l'Est, Yokomitsu Riitchi  lit ce roman dans sa première traduction japonaise datant de 1919  ; comment expliquer la fascination d'un jeune auteur japonais pour une œuvre aussi formelle et référencée que Salammbô ? C'est justement la même fascination des temps troublés pour la mise en place sanglante d'empires autoritaires ;  le Japon du début du XXème siècle comme la  France du Second Empire, expérimente une ère de transition, « l'ère de Taisho » de 1912 à 1926. Elle voit naître et grandir la génération des « écrivains maudits » ;  parmi lesquels notamment Kawabata Yasunari, auteur de purs chef-d'œuvres comme Les Belles endormies et Le Lac, prix Nobel de littérature en 1968, qui prononça l'éloge funèbre de Yokomitsu. (Il faut saluer ici la parfaite postface du traducteur qui met en contexte un parcours biographique et artistique marqué par les deux guerres mondiales, le surréalisme et l'expérience de la défaite, un engagement patriotique et nationaliste à contre-temps, expliquant et justifiant cette appartenance aux « écrivains maudits ») .

Bref roman tendu comme un arc, Soleil projette son lecteur dans un Japon archaïque et fantasmé.
La magie de cette recréation fait affleurer sous l'omniprésence de mythes protohistoriques (la lutte de divers clans aristocratiques préludant à l'organisation de la société japonaise féodale) les bouleversements politiques du Japon des années 20.
La princesse Himiko, personnage féminin, central et néanmoins écrasé, est enlevée la nuit même de ses noces par l'homme qu'elle a sauvé d'une mort certaine sous les coups des gardes du palais, alors que, poussé par une maladive obsession pour elle, il nourrissait déjà le projet de la ravir à son futur époux et à son pays .
Sur ce motif quasi universel de la princesse enlevée déclenchant la dynamique de la vengeance, l'intrigue greffe une mise en scène du sadisme (grande tradition japonaise) comme instrument de domination politique : esclaves fouettés en prélude à un banquet, suicide des jeunes filles vierges qui se coupent la langue parce que le prince Nagara les dédaigne, et meurent, impassibles et presque imperceptibles. Un courtisan refuse de « prêter » sa femme au roi ? Il est aussitôt décapité. Son épouse implore l'aide du prince pour échapper à la convoitise du roi son père : pas d'hésitation, « L'épée s'abattit. L'épaule sciée, la femme heurta en roulant le corps de son mari. », et le banquet reprend comme si de rien n'était.
Le sadisme n'exclut pas l'extrême raffinement, au contraire ; une esthétique de la souffrance, de la peur, de la traque, du massacre, culmine dans une sublime battue aux cerfs, scène qui amène la conclusion de la fuite d'Himiko et de Kawaro, son second époux qui ne tardera pas à être assassiné, comme le précédent, Hiko No Oe. L'image d'un tas de cadavres d'animaux formant une sépulture fumante, velue et dégouttante de sang dévoile parallèlement la beauté de l'héroïne et la beauté du style de Yokomitsu : « Les yeux des cerfs reflétant les torches, brillaient par intermittence comme d'innombrables joyaux lancés dans l'espace. A cet instant, le son d'une conque jaillit au milieu des torches. Le cercle en contraction des torches des soldats s'arrêta net. Simultanément, une volée de flèches partit en sifflant de la prairie des miscanthes. La harde des cerfs se disloqua dans un cri de détresse. Le cheval de Kawaro s'emballa, et Kawaro roula sur l'herbe en serrant Himiko dans ses bras. Moitié rampant, moitié roulant, il se coucha sur elle au milieu d'un creux, faisant de son corps un bouclier pour la protéger des flèches. La harde, transpercée par les flèches, s'écroula sur la prairie dans une folie tourbillonnante. Aussitôt, un monceau de cerfs commença à s'abattre sur le dos du couple qui s'étreignait au fond du creux, et leur empilement chaotique, en dépit des secousses et des embardées, ne tarda pas à se figer peu à peu dans le calme de la mort. Puis le sang jaillit des blessures et commença à couler à flots comme une source s'infiltrant entre les pierres d'une enceinte et, tout en les recouvrant, s'insinua jusqu'au cœur de la mousse qui tapissait le fond du trou. [ …] Loin derrière la haie humaine, ceux qui ne pouvaient pas les voir faisaient voler la rumeur de bouche en bouche :
« Une femme et un homme d'une beauté extraordinaire ont jailli du milieu des cerfs.
- Une belle femme rouge a jailli de la poitrine d'un cerf.
- La belle des cerfs est plus belle que les femmes humaines. »

On pense aux plus belles séquences de Princesse Mononoké, mais également aux chasses décrites par Flaubert (encore lui…), dans La Légende de Saint-Julien l'Hospitalier.

Une mystique des nourritures et des paysages participe de l'horizon mythologique vers lequel tend continûment le récit de conquête : la viande de sanglier et de grue est la nourriture des rois ; plumes de héron blanc et tiges de glycines ornent la chambre nuptiale, décor princier et érotique, offrande à la femme que l'on aime c'est-à-dire que l'on désire au point de la réduire à néant. Forêts, lacs, brume, précipices, nuits noires ou étoilées, nuages et ciel radieux sont en constante harmonie avec les gestes, les émotions et les pensées des personnages ; vêtements et bijoux, décrits avec soin, ajoutent de la matière à cet univers où le sacré se lit dans chaque détail.

La scène finale ouvre une perspective audacieuse : après un duel dans les règles de l'art, où les deux mâles dominants, Han'e et Nagara s'entretuent pour la possession de « la belle du royaume d'Umi », ne reste, épée en main et ancrée dans un passé à venger que la princesse Himiko ; on pense alors qu'elle va fédérer autour de son commandement charismatique des troupes aveuglément prêtes à reconquérir le pays d'Umi perdu auxquelles s'ajouteraient les royaumes de Nâ et de Yamato, dont les chefs sont morts pour elle. Sa beauté et sa détermination auraient fait d'elle un personnage sinon masculin en tout cas phallique, un chef de guerre dont la beauté serait une arme de plus. Mais Yokomitsu tourne le dos à cette facilité ; ce n'est pas une figure réinventée de Jeanne d'Arc qui illumine la fin de cette épopée rapide et cruelle : « Le cri de guerre de l'armée de Yamato qui, laissant derrière elle Nagara, Han'e et Himiko, s'enfonçait dans les bois voisins à la poursuite des soldats de Na en marchant sur leur pays, monta plus fort vers le ciel. » Voix collective donc, cri des soldats prenant l'initiative de la guerre ; les figures emblématiques du pouvoir restent sur la colline, inutiles, dépassées, fantomatiques. Une autre mythologie s'invente sur les pas de ces soldats, essentiellement mélancolique, dont l'héritage rattrapera le Japon moderne à l'aurore du XX° siècle.

« Ainsi mourut le fille d'Hamilcar, pour avoir touché au manteau de Tanit. », dernière phrase de Salammbô, sentence mythique donc politique : on ne touche pas impunément au symbole du pouvoir, surtout quand on est une femme. La chute de l'héroïne coïncide ici aussi avec la fin d'un empire, le spectre de l'amour perdu enveloppant celui d'une cité ensevelie. Ne restent que les mots.

Anna

Auteur: Yokomitsu Riichi
Titre: Soleil (Nichiri)
Edition: Anacharsis
Rubrique: Flaubert cover, Japon, Conte, Cruauté, ça donne envie de revoir ça, ça et ça.

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