Ma Part de Gaulois de Magyd Cherfi

Ça ne vous aura pas échappé, Magyd Cherfi l’écrivain est de retour ! Et quel retour !

On se souvient de deux courts textes publiés chez Actes Sud, Livret de famille en 2004 et La Trempe, en 2007, dans lesquels il évoquait déjà mais de façon plus impressionniste, par petites touches bien senties, sa jeunesse de fils d’immigrés, ses amis, sa ville, la vie dans un groupe à succès, son rapport au public, et, plus compliqué, à cette France où il est né et qui, pourtant, a bien du mal à le reconnaître comme un de ses enfants…

Dans Ma Part de Gaulois paru fin août, toujours chez Actes Sud, il revient plus particulièrement sur l’année de son bac. Année événement s’il en fut puisqu’il a été le premier de sa rue à passer l'examen, c'est vous dire la pression.

On est donc au tout début des années 80, Mitterrand va arriver au pouvoir (joie des uns, épouvante des autres – et pas toujours pour ceux qu’on croit !) et Magyd prépare son bac entre aide aux devoirs avec les jeunes du quartier, atelier théâtre avec les cop(a)in(e)s et les frangines, hyper vigilance maternelle (euphémisme : s’il ne l’a pas, juré, elle le tue, puis se tue !) et moqueries (euphémisme aussi) des frustrés du verbe… Pour ça, il a l’habitude, il se fait tataner et traiter de pédé depuis tout petit à cause de son amour pour les mots. Oui, parce que c’est comme ça, rue Raphaël, si tu lis un bouquin sur un banc, tu perds tes dents. Au minimum.

Et pourtant, cet amour de la langue française, de la poésie (et aussi, bien sûr, l’immense ambition de sa mère pour lui) il s’y accroche et ça lui donne un bon coup d’avance, même sur les meilleurs dribbleurs au foot ou sur les caïds à grosse voiture : ça lui ouvre la porte du cœur des filles (autre passion précoce du jeune Cherfi), mais lui assure aussi une réputation de gars sérieux à qui on peut confier ces mêmes filles pour une séance de ciné ou un club théâtre. Pas toujours facile à gérer, vous le verrez… Et puis, il sort de sa rue, de son quartier, du coup. Ça ouvre, un peu, le champ des possibles…

Magyd Cherfi, pour nous faire ce récit qui se lit d’une traite, allie la tendresse ensoleillée d’un Pagnol, la verve ironique et poétique d’un Brassens à un parler venu tout droit de cette rue toulousaine qui l’a vu (et fait) grandir pour parvenir à une langue savoureuse, pleine d’humour et d’invention, qui sait faire vivre ses personnages et brosser mine de rien une belle fresque du quotidien qui emporte le lecteur.

Une langue qui sait aussi se faire âpre, directe et douloureuse. Parce que si on n’est certainement pas ici dans la victimisation, ce n’est pas non plus la vie en rose, loin de là. Entre racisme inconscient et banalisé et traditions archaïques violentes, tout le monde prend sa part dans le désastre engendré par ces situations d'incompréhension et de rejet qui durent depuis… bientôt quarante ans, quand même !!!

Ce livre est plus que nécessaire en ces temps de repli sur soi, de peurs et de grand n'importe quoi : qu’est-ce qui a changé dans les quartiers populaires et pour leurs habitants depuis trente ou quarante ans ? Les choses sont-elles tellement différentes pour ces maintenant petits-fils d’immigrés et le seront-elles pour leurs enfants ? Ont-ils maintenant un autre horizon que les trois rues de leur quartier ? Les considère-t-on enfin comme des Français à part entière ? Sans parler des nouveaux venus…

Ma Part de Gaulois, d’une manière toute subjective, nous livre une sorte d’explication par l’exemple de ce qui a foiré dans l’intégration à la française, sans détours et sans apitoiement. Ça ne fait pas toujours plaisir mais la vérité est rarement sympathique.

Et cette vérité courageusement livrée par Magyd Cherfi met K.O. debout les obsédés de l’identité nationale, toujours prompts à demander des comptes à ceux qui ne se drapent pas sur commande dans le drapeau tricolore : encore faudrait-il leur en laisser un bout à ceux qui en auraient envie ! Magyd Cherfi : 1, la connerie : 0 !

Estelle

Livret de famille, Actes Sud, 2004
La Trempe, Actes Sud, 2007
Livret de famille/La Trempe, Babel, 2011
Ma Part de Gaulois, Actes Sud, 2016

Venez rencontrer Magyd Cherfi le vendredi 30 septembre de 18h00 à 21h00 au Gibert Joseph Musique...

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