Les dossiers Sadique-Master de Tinam Bordage

Depuis ces dernières années, le festival Sadique-Master de Paris, s'est imposé comme une manifestation culte pour une certaine culture underground. En marge des programmations bis des cinémathèques et salles Art et Essai, il a choisi au contraire la voie d'un cinéma résolument « autre », totalement coupé des circuits de distributions traditionnels et voués à une indépendance proche de la marginalité. Gore ultra violent, expériences déviantes, animations expérimentales et autres monstruosités inclassables forment depuis pas mal d'années une programmation parallèle réservée à un public spécialisé qui s'y donnait chaque année un rendez-vous aussi enthousiaste que confidentiel. Il était temps de mettre en lumière, via un livre faisant office de récapitulatif, ce cinéma inconnu des grands médias et même des petits. C'est aujourd'hui chose faite.

Tinam Bordage n'est en fait autre que le créateur/programmateur du festival Sadique-Master, qu'il peut aujourd'hui revendiquer comme le vecteur de sa vision personnelle du cinéma. Au départ simple commande de l'éditeur Camion Noir, qui souhaitait de prime abord un rassemblement des dossiers critiques publiés sur le site de l'auteur, le projet s'est mué en un véritable travail de synthèse des différents courants de l'underground extrême contemporain, dépassant même ce que l'on appelle le « cinéma » au sens strict du terme pour aborder des domaines relevant de la sociologie. Précisons donc d'emblée que les films qui font l'objet de ces pages s'adressent à un public TRÈS averti, résolument capable d'encaisser des images dont certaines dépassent en abjection tout ce qu'il a été possible de concevoir jusqu'à présent.

Partant des précurseurs dans la transgression qu'étaient Buñuel, Browning ou Pasolini, le cinéma extrême a par la suite essaimé en autant de ramifications, du gore italien des années 70/80 au cyberpunk japonais à la Tetsuo (Shinya Tsukamoto, 1994). Bordage revient notamment sur l'apport fondamental du Splatter allemand des années 90, dont Andreas Schnaas (la trilogie Violent shit, débutée en 1989) et Olaf Ittembach (Premutos, 1997, avec son record de 138 morts à l'écran) ont fait reculer toutes les bornes dans l'ultra-violence. L'apparition du Torture Porn dans les années 2000, bien qu’intégré (pour ses titres les plus connus) dans le cinéma mainstream a redéfini l'horreur de façon radicale, faisant de la souffrance et du sadisme non plus un simple ingrédient mais le moteur entier de son propos. Loin d'être l'impasse que certains ont décrite, il a ouvert la porte à une nouvelle catégorie d'œuvres dont Bordage se propose de faire la dissection. On passe en revue bon nombre de titres parmi les plus agressifs du genre comme le fameux The Human Centipede (first sequence) de Tom Six (2009), sans doute un des films « commerciaux » les plus dérangeants jamais tourné, avec son histoire de chirurgien dément fabriquant un gigantesque système digestif à partir de victimes cousues ensemble bouche contre anus, ou The Bunny Game de Adam Rehmeier (2010), où l'actrice rejoue l'histoire authentique de son propre viol, en se faisant réellement brutaliser devant la caméra, auto-thérapie de choc qui pousse le spectateur jusque dans ses dernières limites.

La représentation de la mort, qu'elle soit poétique où ultra-réaliste, est la constante de l'œuvre de cinéastes comme Jorg Buttgereit (Nekromantik, 1987), Marian Dora (Melancholie der engel, 2009) ou Karim Hussain (Subconscious cruelty, 1999), qui occupent ici un chapitre entier. Authentiques artistes, ces créateurs voient dans le cadavre et la pourriture une matière plastique infinie, même si leur recherche s'accompagne de méthodes parfois violentes pour parvenir à ces résultats. Dora, particulièrement, cinéaste que Bordage défend avec passion, dépeint au travers d'une œuvre alliant esthétique sophistiquée et propos philosophique et ésotérique complexe, toutes les pires formes de perversions et d'actes comme le cannibalisme, la zoophilie, scatologie, nécrophilie où des massacres d'animaux non simulés, et dont certaines bandes furent carrément saisies par la justice comme matériel illégal.

Bordage s'attaque ensuite à une certaine pornographie hors limite dont les racines remontent au déjà controversé Gorge profonde de Gerard Damiano en 1972. Décennies de toutes les transgressions, les années 70/80 accumulent les films plus que borderline, au croisement des courants les plus crapuleux du cinéma d'exploitation : Forced Entry (1973) et Water Power (1977) de Shaun Costello (retranscription réaliste des actes d'un sadique sexuel pour le premier, hymne au lavement intestinal pour le second), sans parler du quasi pédophile Maladolescenza de Pier Giuseppe Murgia, montrant un trio sexuel d'enfants âgés de onze à dix-sept ans. Le japon, quant à lui, en passant du Pinku eiga des seventies au JAV (Japan Adult Vidéo), brise toutes les tabous sociaux, notamment lorsqu'il adapte à plusieurs reprises le macabre fait divers de Junko Furuta, lycéenne violée et torturée à mort pendant quarante-quatre jours par une bande de jeunes délinquants. Mais le porno extrême sous sa forme contemporaine se retrouve aujourd'hui sur des plateformes virtuelles comme Insex, proposant toutes les gammes allant du BDSM hard à toutes les formes de paraphilies existantes, et où les actrices en prennent littéralement plein la gueule jusqu'à la maltraitance pure et simple. Sans surprises, c'est le japon qui bat une fois de plus tous les records dans le sadomasochisme, notamment via le travail de Daikishi Amano, dont les vidéos tournent autour de l'obsession de l'accouplement entre des femmes et des poulpes ou autres animaux invertébrés.

Dans sa dernière partie, Les dossiers Sadique-Master revient sur le sujet aujourd'hui éventé des Snuff movies et de leur prolongement contemporain. Si ce terme a désigné pendant plusieurs décennies des films à l'existence mythique montrant des meurtres non simulés et vendus sous le manteau, il a surtout alimenté toutes sortes de légendes urbaines et engendré bon nombre de fictions qui le prenaient comme sujet, et dont le Found Footage, via ses titres les plus tordus (la trilogie August Underground, 2001, The Poughkeepsie tapes, 2007, Megan is Missing, 2011), constitue le visage contemporain. Tinam Bordage, issu de la génération internet, bat en brèche la plupart des théories qui faisaient autorité jusqu'à présent : les Snuff existent bel et bien aujourd'hui, monstrueux avatars de la société des images dans laquelle nous vivons, et dont les exécutions filmées par les extrémistes et les cartels attestent l'horrible réalité. Partant du Fake Snuff hantant le deepweb, lui-même subdivisé en sous-genres comme le Death Fetish, mettant en scène des perversions comme la strangulation, ou le Death File Gore, croisement dégénéré du porno SM et du gore ultime, l'auteur aborde l'univers limite des authentiques films de morts en direct, certains cités dans divers procès de pédophilie de réseau ainsi que dans la récente affaire Luka Magnotta, dont la vidéo cannibale battit des records de vues sur Youtube. Il complète son tour d'horizon avec l'émergence récente d' un autre phénomène périphérique, rejeton du Snuff en tant qu'objet de fantasmes et d'histoires plus ou moins inventées : les Creepypastas, vidéos d'origines inconnues apparaissant et disparaissant sur la toile, et montrant toutes sortes d'images perturbantes ou insoutenables.

Bordage brosse ainsi un panorama exhaustif de ces nouvelles formes de films déviants, de ceux en tout cas qui n'iront jamais dans des salles ordinaires. Son livre est un guide précieux, ouvrant la porte de ce que l'on peut appeler une sorte d'au-delà du cinéma dont les modalités, parfois inquiétantes, restent encore à comprendre et à analyser.

Sebastien

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