Les Affligés – Volume 1 : Isolation de M.I.A.

Ça faisait longtemps, très longtemps, qu'on attendait l'occasion de vous parler des éditions Hélène Jacob, maison indépendante toulousaine qui depuis des années mène un vrai travail d'activiste dans le paysage français. Indépendante, car autonome sur le plan financier mais pas underground, au sens où elle travaille sur une politique d'auteurs et de genres en direction d'un large public (aventure, fantastique, polar, poésie, jeunesse, littérature sentimentale ou tout simplement « générale »), développant au fil des années un catalogue conséquent avec un bon nombre de titres marquants. Encore peu médiatisée, elle offre, à l'instar d'autres éditeurs actuels, une alternative aux grosses machines tout en proposant des ouvrages de qualité, révélant de nouvelles plumes à l'originalité parfois surprenante.

M.I.A. (pour Missing In Action) est une entité bien spécifique au sein de HJ, à l'identité volontairement effacée derrière ce sigle énigmatique. Réunion de deux auteurs aux seuls prénoms connus, Hélène et Sébastien, vivant chacun à 1500 km de distance, ce projet bicéphale a déjà une imposante bibliographie derrière lui. Sa première œuvre est un cycle assez imposant, Le Cycle des temps, débuté avec le thriller Rémoras, poursuivi par La Trappe et clôturé par la trilogie SF La Faille. Son excellent polar Max a, quant à lui, imposé une tonalité singulière dans un genre de plus en plus étouffé par ses propres codes, en même tant qu'il pose les marques stylistiques du duo : des histoires riches et complexes, construites avec précision, des personnages attachants, en même temps qu'un arrière-plan politique très marqué par l'histoire contemporaine.

Les Affligés est la première incursion de M.I.A. dans l'heroïc fantasy, genre à haut risque s'il en est, tant il submerge les librairies aussi bien en littérature qu'en BD. On attendait donc une voix « autre » et nous n'avons pas été déçus. Premier tome d'une trilogie dont les deux suivants paraitront dans la foulée cette année, Isolation débute un cycle qui s'annonce passionnant. La République de Dor-Thimlin vit une époque sombre : un étrange fléau s'est abattu sur la population, transformant certains de ses habitants en créatures bestiales « affligées » d'un mal inconnu. Dans ce climat de chaos et de délitement, une femme, membre de l'assemblée politique des sages, est, à la suite d'une vision, investie d'une mission au but incertain : rassembler un certain nombre de personnes douées de pouvoirs psychiques spécifiques et les mener jusqu'à la cité interdite d'Ulemus, où se localiserait l'origine du mal.

La structure dramatique des Affligés reprend à la lettre le schéma devenu commun depuis Tolkien et qu'un Jodorowsky (notamment dans L'Incal et le cycle Alef Thau) a poussé depuis dans ses dernières possibilités : un personnage principal devient le catalyseur d'un groupe d'individus à la fois dissemblables et complémentaires, dont les forces ajoutées créent une entité spirituelle combattant une force maléfique. Ce premier tome narre donc le début d'un voyage initiatique, une quête qui voit la communauté s'agrandir au fur et à mesure qu'elle traverse des contrées de plus en plus hostiles, en proie aux doutes et aux questions des uns sur les autres. Malgré le chemin balisé qu'il s'est volontairement donné, M.I.A tire facilement son épingle du jeu, évitant les clichés et imposant son originalité en usant de plusieurs atouts. Le premier est évidemment son style, forgé dans des registres parfois fort éloignés du fantastique, et qui relativise à merveille un propos qui aurait très vite pu tomber dans la grandiloquence. Ici, on a affaire à un verbe étonnamment direct, resserré, presque pragmatique, débarrassé des facilités infantiles qui caractérisent parfois les pires productions fantasy. Reprenant le système popularisé par Frank Herbert dans Dune, chaque chapitre s'ouvre par un paragraphe emprunté à des « archives » fictives, expliquant avec précision les divers aspects politiques, économiques, structurels et religieux de ce monde imaginaire (dont on retrouve un glossaire et une carte en fin de volume). On évolue donc dans un univers cohérent mais surtout familier, dans lequel on peut sans problème retrouver en filigrane des problématiques géopolitiques actuelles. L'autre force des auteurs réside bien sûr dans leur série de portraits de personnages, exercice périlleux dans lequel plus d'un aurait dilué l'intérêt du lecteur. Là encore, ils parviennent à dessiner une galerie d'êtres sensibles, humains mais aussi complexes et non dénués d'une certaine ambiguïté : l'héroïne Naryë, dont les agissements profonds sont plus troubles qu'ils n'y paraissent à première vue, n'hésitant pas à employer le chantage comme méthode de persuasion, en un curieux contraste avec la pureté affichée de ses intentions. On retrouve intact ce qui faisait la saveur du précédent Max de M.I.A., un savant dosage entre noirceur réaliste et humanisme désabusé qui empêche le récit de tomber dans la complaisance. Isolation est donc un premier volume plein de promesses qui laisse augurer d'une saga riche en rebondissements et en surprises. A suivre pour le deuxième tome, Désolation.

Titre : Les Affligés - 1 : Isolation 
Auteur : M.I.A
Editions : Hélène Jacob

Sébastien

 

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