Le Verger de marbre d'Alex Taylor

Le Verger de marbre est un conte de Noël à rebours : le parcours initiatique de Beam Sheetmire, quittant Clem et Derna ses parents pour fuir le long de la Gasping River. Comme dans un conte, cependant, plus il fuit ce qui menace de le détruire (en l'espèce, Loat, le chef de gang, meneur de meute redouté par tous, entouré de sicaires abrutis et glaçants, trimballant une négativité morbide, un cynisme absolu, et un rein foutu), plus il approche de la gueule du loup qui ne manquera pas de l'engloutir.
Le Verger de marbre est aussi et surtout peut-être, une tragédie. Sur un territoire archaïque, propice au développement d'un univers mythologique, témoin du "Vieux Temps" (la rivière, les bois et les collines, arpentés par un vieil homme-médecine occupé à récolter du ginseng, délicieusement décrit, de même que sont égrenés les noms de plantes, d'arbres et d'animaux – noms d'oiseaux innombrables qui peuplent les forêts, un pur poème...), les secrets enfouis de la famille refusent de se décomposer et de disparaître, au contraire ils racinent, foisonnent et ressurgissent au moment où on croyait pouvoir les oublier.
Certes l'histoire n'est pas neuve : un noyau familial - le jeune Beam, lumineux comme son prénom mais assombri de la narcolepsie qui le met en contact avec les forces oniriques de son esprit ; Clem qui l'élève et le protège soignant tant bien que mal son ulcère à l'estomac ; Derna qui habille son désespoir de shorts trop courts et de mules qui claquent quand elle fait le ménage , une menace lointaine mais inévitable – Loat, l'Homme aux loups pourrait-on dire, si ce n'est que ces loups sont des chiens ; et deux figures du destin, Daryl van Landingham "amputé des deux bras, trafiquant de putes et d'herbes de premier choix" et l'Homme sans Nom, circulant au volant d'un poids lourd rempli de costumes trois-pièces, dispensant une parole de prêcheur déchu, le Diable en personne (sous le regard de Samhill Doug, le bouc qui trône dans le bar de Daryl, ces deux-là vont accomplir l'irréparable, unissant vengeance et pure méchanceté) ; et Paul, bien sûr, dont il ne faut rien dire, sinon qu'il est lui aussi le destin en marche, l'ironique sourire des dieux.
Au fil des jours qui organisent la succession des chapitres, et se répètent pour diffracter les points de vue des différents personnages, Alex Taylor entreprend de cartographier le Kentucky, d'étudier sa faune et sa flore ; il nous laisse avec Derna, traversant, comme toujours, la Gasping river avec son taxi-ferry ; nouveau Charon, elle transporte sur ce bateau rouillé les rêves immobiles d'une Amérique en panne.
Comme toujours, l'Americana qu'explore Gallmeister fascine ; on s'y croirait, et c'est sans chichis que l'on partage pique-niques, barbecues et massacres de la famille Sheetmire ; on a même un peu de mal à en revenir...
   

Titre : Le Verger de marbre
Auteur : Alex Taylor
Editeur : Gallmeister
Rubrique : Kentucky ; Petits Blancs ; Amérique profonde ; greffe d'organes.

Anna

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