Le Dernier Baiser de James Crumley

"Mais on me paie pour retrouver les gens, pas pour me perdre moi-même..."

Et c'est pourquoi C. W. Sughrue se lance sur la piste d'Abraham Trahearne, écrivain vieillissant, alcoolique, écumant l'Ouest de la Californie au Montana, de bar en bar, jusqu'à ce que mort (ou presque) s'en suive. L'ex-femme de l'écrivain, la très belle Catherine portant ses cinquante années comme un tailleur Chanel – élégance et simplicité – l'a engagé et le paie grassement pour ramener au bercail l'époux mal en point mais chanceux.

Parue en 1978, cette première enquête d'un héros voué au succès installe l'univers que l'on retrouvera dans tous les romans de James Crumley et de ses camarades de l'école de Missoula. La grande nature, les conflits d'intérêt, tough guys et baby dolls intraitables, des bars miteux, des baraques de rêve et des scènes de cauchemar. Les 3 "B" :  Big sky, Bourbon, Budweiser qui favorisent les hallucinations et l'apitoiement sur soi-même.

"Il se prenait pour Johnny Cash.[...] Le pauvre imbécile."

Dès leurs débuts en effet, les héros de Crumley, Sughrue comme Milodragovitch, se plaignent de la perte de leurs idéaux, de leur jeunesse, d'un monde qu'ils pouvaient comprendre. "Les enfants du Flower Power étaient devenus amers, commerciaux et bourgeois. L'ennemi lui aussi était fatigué et, hors de combat, il s'était exilé à San-Clemente. Je n'avais pas envie d'entendre ce que Rosie allait me dire. Je n'avais pas envie de regarder une énième photo d'enfant disparu. Je ne sais plus quel sage grec a dit qu'on ne met jamais deux fois les pieds dans le même fleuve, mais il avait raison, même s'il avait oublié de préciser que, neuf fois sur dix on en ressort les pieds mouillés. La norme, c'est le changement. Vous ne pouvez pas rentrer à la maison même si vous n'en bougez pas, et maintenant que tous les endroits sont les mêmes, vous n'avez plus aucun lieu où fuir. Mais cela n'empêche pas certaines personnes de tenter tout de même leur chance. Et cela n'empêcha pas Rosie d'essayer elle aussi."

Sur ce lamento continu, C.W. Sughrue roule pour retrouver un écrivain massif et alcoolique qui le séduit rapidement. De bar en bar, il s'amourache d'un bouledogue sophistiqué dénommé Fireball Roberts, et de Rosa, la barmaid au grand coeur et au discours râpeux, dont la fille a disparu voilà dix ans déjà... C'est en acceptant à contre-coeur de suivre la trace de Betty Sue, que Sughrue trouvera sans l'avoir cherchée la raison pour laquelle il poursuivait Traeharne : comme toujours chez Crumley, l'enquête a une longueur d'avance sur l'enquêteur, et les réponses précèdent les questions. Le trouble ontologique du personnage s'en trouve renforcé, mais cela n'empêche pas un regard aiguisé sur les réalités sociales ; en vieil anarchiste libertarien à ses heures mais surtout ultra-lucide, qui sait ce que signifie avoir des ampoules à force de tenir un manche de pioche, Sughrue livre son analyse :  "Alors que je montais dans mon El Camino, une voiture pleine d'ouvriers du bâtiment en salopettes sales et casques de chantier jaune vif vint s'arrêter en dérapage juste à côté de moi [...] Je savais que c'était probablement le genre de types horribles qui sifflaient les jolies filles, traitaient leurs femmes comme des esclaves et votaient Nixon à chaque fois qu'ils pouvaient, mais pour moi, question travail comme question amusement, ils valaient mille fois mieux qu'une foutue cargaison de gauchistes roulant en Volvo."

"Nous vivons tous ensemble, ma mère, mon ex-femme, ma femme actuelle et moi – ou presque ensemble – dans un petit ranch à côté de Cauldron Springs."

 La tribu matricielle toxique, la tragédie grecque, La Colline a des yeux en version chic. On devrait se douter à l'exposé de cette situation familiale que le Grand Ecrivain n'est pas aussi démuni qu'il en a l'air. Nouvel Oedipe pris au piège de sa propre enquête, il échappe à son destin par la fuite et la trahison, laissant sur son passage une victime expiatoire percée de balles dans une piscine d'eau thermale. Sughrue est le témoin et le jouet de cette manipulation, qui se joue sous le regard de Fireball Roberts, réinvention du choeur tragique : "Sur la banquette arrière, le chien se tenait assis comme une idole païenne, un crapaud prodigieux portant sur le front un rubis gros comme un poing, les yeux stoïques et rutilants, la bouche figée en un rictus moqueur, mystique, impénétrable."

"Betty Sue était une jeune fille rare."

L'enquête de Sughrue, une fois retrouvé le grand écrivain fugueur, prend la forme de l'identification d'une femme. Elle suit le parcours initiatique d'une adolescente de la petite classe moyenne,cherchant le Grand Ailleurs d'une vie toute tracée ; la descente aux enfers prévisible et acceptée : "Un jour, il y a longtemps, babilla-t-il, j'ai cru la reconnaître dans un porno que j'ai vu en ville. La fille en question était grosse et moche, une vraie truie, mais ça pouvait être elle, elle lui ressemblait, la copie était usée, le grain était mauvais et l'éclairage était encore pire, mais ça ressemblait à elle, à part cette cicatrice qu'elle avait, cette vilaine cicatrice en plein milieu du ventre.", et la résurrection au paradis des illusions perdues. Rattrapée par une dette qui ne se chiffre pas seulement en dollars, elle révèle les mirages de l'identité : les trois visages de Betty Sue, adolescente en fugue, actrice de pornos sordides, femme vagabonde à la séduction inexplicable sont trois visages de fuite, d'échappée, d'empêchement. Pessimisme radical de Crumley : la vie de ses personnages est un parcours qui ne mène nulle part mais qu'il est impossible de ne pas entamer. La grandeur d'âme, la générosité, le courage ne mènent pas ailleurs que la cruauté, le goût du mensonge et la bêtise.

 "Je voulais que Betty colle à l'image que je me faisais d'elle, je voulais qu'elle redevienne ce qu'elle aurait pu être [...]" On n'impose pas la rédemption à qui n'en veut pas ; Sughrue se rêve en ange gardien, mais il n'est pas si facile de tendre la main à une femme qui se noie dans son passé ; et quand il croise la figure de madonne de Selma Hinds, mère de tous les paumés, n'exigeant rien en retour sinon la plus extrême pureté des coeurs, buvant jusqu'à la lie la coupe de sa douleur, forte comme "une pionnière debout devant sa maison en paille au milieu des Grandes Plaines, une femme qui avait vu toute la cruauté que le monde pouvait offrir – qui l'avait vue, et qui avait trouvé des quantités de pardon au-delà de la raison et au-delà de toute mesure", il n'en résulte que des catastrophes. Il n'est pas facile non plus d'être à la hauteur de la bonté.

Le talent de portraitiste de Crumley se déploie, même pour les personnages secondaires : "Il avait les yeux brillants, le sourire forcé et le long visage impassible des fanatiques[...] Sa tête n'était pas déplaisante, juste platement, hystériquement objective. La douceur de ses traits s'expliquait peut-être par un régime continu de films pornos, mais je n'avais pas la moindre idée de ce qui pouvait expliquer l'état de ses vêtements. Peut-être avait-il dormi dans son costume noir brillant. Plusieurs fois. Pour de mauvaises nuits. Il avait indiscutablement dîné avec. Ou dessus. Une fleur de sauce tomate avec un petit bourgeon de champignon séché faisait office de boutonnière, et sa cravate noire toute fine tenue par un noeud de la taille d'un petit pois faisait office de serviette." L'humour taille à vif dans le corps des personnages et évite à Crumley de tomber naïvement dans les clichés de genre : "La peau d'autruche fait un très joli cuir de bottes – si l'on aime bien cette impression qu'il donne que l'animal vient juste de mourir d'une poussée d'acné létale."

Portrait de l'auteur en écrivain :

Trahearne est le miroir répulsif de Crumley, qui s'offre quelques paragraphes de vacherie critique flirtant avec une lucidité auto-flagellatoire : "Mais à mon humble avis, ces livres n'étaient que des honnêtes travaux de pisse-copie surchargés d'allusions et de symboles littéraires. Beaucoup de poudre aux yeux autour d'un peu de merde, avait dit un critique désabusé. Les personnages masculins, méchants et pleutres compris, s'accrochent tous à un code de conduite machiste tellement primaire que même un truand illettré appartenant à un gang de pachucos des quartiers est de Los Angeles pourrait le comprendre du premier coup. Les personnages féminins se résument à être des accessoires, des éléments de paysage et des victimes. Et les histoires sont toutes les trois invraisemblables. Mais Trahearne avait trouvé sa niche et l'avait exploitée comme si c'était le gros filon de la mine et non pas juste une petite veine secondaire. Il avait gagné beaucoup d'argent à l'époque où l'argent avait encore un peu de réalité." C'est ici le personnage de Sughrue qui parle, mais comment ne pas entendre l'auteur aux aguets derrière sa création, à l'affût de ses propres faiblesses, de son penchant pour la facilité ? Ce qui pourrait être posture, affectation, jeu d'écrivain mal doué se fait sous les mots de Crumley cocasse et rude face-à-face avec soi-même, âpre bagarre aussi avec l'institution littéraire, la tradition narrative états-unienne sans jamais sombrer dans une indigeste amertume. Jusqu'au bout le personnage de Traeharne restera pour nous impénétrable ; quand son énigme se dévoile, comme à la fin de la tragédie, cela signifie qu'il est déjà hors-jeu : la mort viendra par surcroît. Et le portrait de l'écrivain appartient in fine au narrateur : "Dans la dernière image que j'eus de lui, il se hâtait de sortir de chez Rosie et trébuchait sur la tombe de Fireball." Exit Traeharne donc, minable "pisse-copies", menteur et truqueur, et place à James Crumley, ours mal léché ouvrant pour nous la caverne de ses fictions américaines, nous donnant le sésame d'un monde dont la chaude noirceur nous enveloppe. Un pur plaisir.

Anna

Fiche technique :

Auteur : James Crumley
Titre : Le dernier baiser
Editeur : Gallmeister
Genre : Roman noir
Première parution : 1978

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