Le Brady, cinéma des damnés par Jacques Thorens

Le Brady, cinéma des damnés est un livre qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, en premier lieu parce qu'il ne s'agit pas d'un simple livre sur le cinéma et parce qu'il adopte une démarche pour le moins insolite : raconter la vie d'une des dernières salles de quartier parisiennes, dont le nom est devenu aujourd'hui le symbole d'une pratique révolue, le Brady. Un parti-pris narratif inédit, qui en fait un ouvrage quasi romanesque. Jacques Thorens, ancien projectionniste du lieu entre 2000 et 2002, livre une autobiographie saisissante qui nous immerge dans un endroit stupéfiant, contant mille anecdotes.

Car le Brady, racheté par Jean-Pierre Mocky afin d'y projeter ses propres films, n'était à l'époque pas seulement un cinéma où l'on pouvait revoir, selon l'ancienne formule du double programme, de vieilles copies de bis des années 60-80 de toutes provenances. Il s'agissait surtout d'un des derniers repères de marginaux de la capitale, un lieu véritablement interlope où se croisaient prostitués masculins, clochards, immigrés et d'une manière générale tous ceux que la société avait mis de côté, relégués dans cet antre où ils pouvaient trouver deux heures de sommeil et d'oubli avant d'être rejetés sur le trottoir. Le film n'est plus qu'une toile de fond, un décor. C'est dans la salle, sur les sièges crasseux, dans les allées et surtout les toilettes que tout se passe. On s'y branle en solitaire ou on s'y fait faire une passe rapide, on bouffe et on boit, et dans la pénombre on s'endort, parfois pour toujours. Un monde parallèle, celui des paumés, des maudits qui brûlent leurs vies devant des projections en boucle de 2020 Texas Gladiators, Gorge profonde, Maciste contre Zorro ou Le bras armé de Wang Yu contre la guillotine volante...

C'est donc de véritables instantanés et autant de personnages étranges que nous fait découvrir Thorens, histoires cocasses ou sordides mais toujours garanties 100% authentiques. Un client se fait sortir pour avoir fait griller des merguez sur un camping-gaz devant l'écran, un autre pour avoir agressé l'unique femme à avoir osé franchir la porte, l'ouvreur fait tous les jours attention à ne pas glisser sur les taches de sperme dans le couloir. Il y a toute la vie nocturne de la rue au-dehors, avec ses coiffeurs africains, ses filles des pays de l'Est et ces hommes au passé trouble, les SDF, l'alcool et la frustration obsédante, omniprésente. Et au milieu, il y a Mocky, impérial, bonimenteur de foire toujours prêt à se lancer dans un tournage improbable ou un projet fumeux, le carnet d'adresses toujours brandi. Toutes ces rencontres, autant de solitudes qui titubent pour ne pas s'effondrer. Et puis ces films que personne ne regarde vraiment, à l'image de leurs spectateurs, eux-mêmes déclassés, oubliés, rapiécés de tous côtés mais toujours vivants.

Le pari de Thorens était risqué et il s'est déjà trouvé des lecteurs pour s'en offusquer. Certes, tous les noms propres ont été changés, mais, c'est au fond la démarche profonde qui en déstabilise certains. Car on n'a pas souvent l'habitude d'entendre parler de cinéma comme ça, en le raccordant avec ce qui fait pourtant son essence et sa raison d'être, en d'autres termes avec sa SOCIOLOGIE. Il est pourtant nécessaire de rappeler que le cinéma bis n'a pas toujours été un gadget pour les bobos, et que derrière son aspect artisanal se cachait toute une histoire marginale, enracinée dans une géographie qui fait encore fuir les branchés et autres parasites mondains, ainsi que dans une économie réduite à tous les niveaux qui n'allait pas passer le cap de l'ultra-libéralisme. Le Brady et ceux qui y vivaient étaient des survivants d'une époque révolue, tout comme les films qui y passaient (le cinéma est aujourd'hui devenu, après le départ de Mocky, une plus classique « Art et Essai ») et dont l'existence contredisait l'hégémonie des multiplexes aux allures de blocs opératoires. A l'inverse de bon nombre d'ouvrages actuels cultivant l'enfumage quand il ne s'agit pas de récupération pure et simple, le livre opère au contraire une recontextualisation salutaire qui nous ramène au réel de façon radicale.

Ajoutons que Thorens égrène ses souvenirs avec une authentique plume d'écrivain. Un style sec, faussement évident, qui rappelle le meilleur d'un certain polar à la française, ancré dans une réalité au ras du bitume, où le verbe se resserre dans des bribes de dialogues à couper au couteau. Un humour constant irrigue des pages qui, chez un conteur moins doué, auraient sombré dans le pathétique, et qui trouvent ici un ton juste, cette lucidité froide de ceux qui voient le monde sans œillères. Les passagers de la nuit qu'il nous décrits ont l'épaisseur de personnages quasi cinématographiques (et le premier projet de Thorens était d'ailleurs un film). Si l'on rajoute à cela, dans les derniers chapitres particulièrement pertinents, un authentique propos politique sur la « dévolution » d'une certaine société qui pratique l'exploitation sous des dehors propres et aseptisés, à l'image justement de ces monstrueux multiplexes où spectateurs et employeurs se comportent comme des crapules tout en dévidant du blockbuster au kilomètre, on obtient un livre d'une étonnante épaisseur, pour peu que l'on accepte son postulat. De quel côté se trouve le véritable seuil de la bienséance, de la salubrité, à la fois sur l'écran et dans la vie ? Drôle, désabusé,  authentiquement instructif aussi, Le Brady, cinéma des damnés offre sur le cinéma de genre un regard neuf qui mérite qu'on s'y attarde. A l'image de ces films en fait, bruts, fauchés, attachants et sauvages.

Sébastien

Titre: Le Brady cinéma des damnés
Auteur: Jacques Thorens
Sorti chez Gallimard verticales en octobre 2015

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