L'art de voler par Antonio Altarriba

Tomber comme on s'élève : le poignant paradoxe de la vie d'Antonio Altarriba, héroïque et inconnu combattant de la guerre d'Espagne. Tout commence par la fin, le suicide d'un homme de 90 ans que l'on voit se jeter par la fenêtre de la maison de retraite où il abrite depuis de longues années sa vieillesse et sa dépression sévère. Né au début du siècle, rudoyé par une enfance paysanne âpre, combattant malheureux des troupes anarchistes luttant contre Franco, il vit son âge adulte dans la défaite de tous ses idéaux : un mariage qui ne résiste pas à quelques mois de lune de miel, un emploi au service de son beau-frère Doroteo, homme cynique, corrompu et brutal dont la faillite le plongera dans une cruelle débine. Deux rêves surnagent pourtant à la surface de ce marécage nauséeux qu'est sa vie : les belles voitures, fantasmées depuis l'enfance, maîtrisées pendant les combats de la guerre d'Espagne, et toujours prêtes à transporter son désir d'ailleurs ; et la paternité, un fils unique qu'il aime comme une rédemption, à qui il transmet malgré une épouse follement bigote le goût du savoir et de la liberté.

Ce fils, prénommé Antonio comme son père, c'est l'auteur de cet "Art de voler", écrit dans le chagrin, la culpabilité et la colère, après la mort du vieil homme. Hommage à un homme simple, remarquablement intelligent, droit, et toujours du côté des perdants. Construit en quatre étapes, suivant les quatre étages que parcourt le corps d'Antonio se suicidant, le récit suspend le drame et le tisse à la vie qu'il a menée. Espoirs, révoltes, prise de conscience politique, héroïsme guerrier, retour à la vie "normale", et échouage sur les rives désolées de la maison de retraite, la chronologie  biographique s'accroche à la pesanteur du corps qui chute vers une mort certaine.

Un fil pourtant retient le vieil homme, un motif qui parcourt tout le récit et qui lui donne son titre, "L'Art de voler". En tombant, le vieil Antonio accomplit enfin ce rêve, ce fantasme de l'élévation qui l'accompagne depuis toujours. Enfin il échappe à la médiocrité, à la compromission, au fascisme, à l'acariâtre directrice de la maison de retraite, aux souvenirs amers, à l'échec. Il meurt en homme libre. A son fils unique, évidemment bouleversé par ce suicide, revient donc la lourde mais libératoire tâche d'honorer un père dont il s'est éloigné, et, à travers lui, la foule des opposants au fascisme, écrasés après la Retirada, longtemps oubliés, enterrés sous les décombres de l'Histoire.
Le fantôme de Durruti rôde dans ces pages : les camarades de combat d'Antonio conservent comme un fétiche les espadrilles du héros anarchiste, frêle rempart contre la mort, sublimes loques à l'image des hommes dont il est question ici.

On regrette un dessin appliqué, sage et une narration didactique qui font de ce récit un texte honnête, documenté et parfois émouvant, mais qui peine à trouver l'envol qu'il voudrait justement décrire. Rendre hommage sans travestir la réalité d'une vie est un exercice difficile, il est vrai...

Anna

Titre : L'art de voler
Auteur : Antonio Altarriba
Editeur : Denoël
Rubrique : Piété filiale, POUM, Guerre d'Espagne, Franquisme, Pantoufles.

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