La Terre des Fils de Gipi

Parcours initiatique pour deux frangins dans un monde empoisonné.

Gipi, auteur italien, produit depuis un bon moment de nombreuses bandes dessinées, il fait partie de ces auteurs qui, s'ils ne cartonnent pas forcément auprès du grand public, bénéficient d'un succès d'estime, d'une aura toute particulière. Difficile pour celui qui se plonge dans un de ses albums d'en ressortir à la fois indemne et de ne pas devenir un afficionado de l'artiste. C'est comme ça, un album de Gipi, on en a lu un, on en attend un autre, sans empressement, sans savoir ce que ça va donner, juste une nouvelle oeuvre qui fera son effet.

Jusqu'alors l'auteur jouait plutôt sur le drame social, voire s'aventurait avec brio sur le terrain de la bande dessinée autobiographique, relatant ses frasques de jeunesse, ses nombreux abus de stupéfiants, ses relations difficiles et conflictuelles avec sa famille, ses proches... tout le monde en fait.
Dès lors, c'est une surprise de voir débarquer cet album à la couverture énigmatique et austère et d'y découvrir un univers post-apocalyptique, une fiction à des lieues de ses autres ouvrages, même si, on le comprend bien vite à la lecture, ses thématiques chères à son coeur, reviennent et sont encore omniprésentes : celle de la place de l'homme dans son environnement et des relations avec ses contemporains.

Comme souvent, on trouve peu de personnages. Ici, ce sont deux jeunes frères qui prennent place, un père sévère, taciturne et distant apparaît, un voisin antipathique et paranoïaque de temps en temps, mais ce sont eux deux les véritables protagonistes de cette survivance, débraillés, abîmés, parlant une langue en déliquescence.
Mais enragés, infatigables, ingénus, curieux ! Autant d'adjectifs qui leur porteront préjudice comme bonne fortune, capables de faire face à l'imprévu, l'un meneur, l'autre suiveur et tous deux unis comme les doigts de la main.
Ce sont eux que nous suivons au travers de cette terre dévastée, la catastrophe écologique semble être plausible, la guerre chimique pourquoi pas ? Le mystère rôde sur les origines et jusqu'au bout, on sait simplement que ce n'est pas si vieux, le père l'a vécu, il a connu le monde d'avant, un peu. En quelques années, cette misère, cette détresse, cette survie et cet enfer se sont installés, entraînant dans leur sillage une civilisation pourrissante.

C'est délicat de rentrer dans son dessin ; à feuilleter, c'est brouillon, c'est un amas de ratures, de gribouillages intrigants, il faut que l'oeil s'habitue, qu'il distingue l'environnement, les silhouettes, les ombres, elles apparaîssent subitement et l'oeuvre prend vie, on respire cette atmosphère viciée, on étouffe sous une chaleur écrasante et des odeurs pestilentielles, tout ça avec un trait biscornu tout en noir et blanc, une matière qui, sous son allure de foutoir, est toujours d'une pétrifiante justesse. Gipi est très fort, il peut tout autant nous perdre que nous faire entendre et sentir qu'il veut avec ses griffonnages.
Il n'a pas son pareil pour nous mettre mal à l'aise avec ses personnages rachitiques, des lieux infertiles et une colère jamais maîtrisée. 


La Terre des Fils est un récit sur l'humanité dans toute sa crasse, ses excès et sa bassesse, ses fulgurances aussi, sa petite dose récurrente d'espoir, son amour caché dans les endroits les plus improbables parfois.

On étouffe avec ces fils et leur terre désolée, on vit leur quotidien : leurs aventures, leurs drames, leurs joies. A la manière d'un Tom Sawyer schizophrénique, on regarde la vie se dérouler depuis leur radeau où ils piochent de quoi subsister, trouvent ce qui ressemblent à un refuge et assistent à la barbarie de leurs congénères.

Titre : La terre des fils
Auteur : Gipi
Éditeur : Futuropolis
Genre : Du post-apocalyptique déshumanisé, "l'île aux enfants" rencontre "La Route".

Yoann

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