La Neige Noire d'Oslo de Luigi Di Ruscio

Deuxième étape de cette exploration estivale des contrées septentrionales sous la bannière d'Anacharsis, et découverte d'une pépite, d'un iceberg scintillant : La Neige noire d'Oslo, récit désordonné, spiralaire et hypnotique d'une vie de poète. Luigi Di Ruscio, né en Italie en 1930, et mort à Oslo (Norvège) en 2011. Pour moi, jusque-là, un inconnu parfait, je le confesse à ma grande honte, mais la découverte n'en est que plus exaltante.

« ...l'univers linguistique est toute mon âme et les âmes franchissent les frontières sans souci aucun. »

Retraçant les grandes étapes de sa vie, Luigi raconte dans une autobiographie expérimentale l'exil, (« Je pris la décision d'émigrer, en Norvège parce que je n'avais pas assez de sous pour un voyage plus long, c'est la congrégation de charité qui me donna l'argent du voyage, un typographe nommé Spagnoli, gros bonnet de la démocratie chrétienne et chef de la congrégation me paya un aller sans retour, va-t'en où tu voudras pourvu qu'on ne te revoie plus, je pars avec une valise pleine de manuscrits, une poétique dans un symbolique délire de persécution, je ne pensais pas avoir d'ennemis, en tout cas ils auront beau se mettre en quatre jamais ils n'arriveront jusqu'ici, écrire est une milice, j'écris en toute situation et quand bien même publier deviendrait impossible je persiste avec mes poésies soi-disant consécutives. J'ai retrouvé dans mes papiers une note précise, printemps 1957, Spagnoli le typographe de la piazza del Popolo président de la congrégation de charité m'alloue trente mille lires pour financer le voyage qui allait me mener à Oslo contre la promesse de ne jamais revenir[...] »), la Norvège, la machine à écrire (« Aujourd'hui encore ma machine à écrire décoche admirablement ses propres vers, il a suffi d'un nouveau coup de brosse entre les touches, toujours avec la même brosse à dents imprégnée de naphtaline, il faut frapper très vite pour suivre les vers, ténèbres et hallucinations se succèdent à toute allure, les touches se superposent et s'emmêlent... »), les enfants (« Retour à la maison, mon petit dernier essaie de bouffer le journal de son père, de mordre la poupée de sa sœur, il sécrète de la salive en permanence »), l'usine, la révolte, les écrivains, la religion, l'Italie, la vieillesse, le langage.

«... ma poésie n'a jamais rapporté le moindre sou et que l'on me demande en plus de ponctuer, c'est le comble... »

Son œil est vif, sa plume acérée et un peu foldingue, hors cadre, hors règlementation académique de la langue. Il revendique son statut d'autodidacte, sa rage de « poète métallo » (sans essentialiser cependant cette caractéristique, laissant à d'autres la posture de Grand-Poète-Issu-Du-Peuple), et affirme à chaque page, à chaque ligne, et à chaque lettre, sa liberté mêlant références savantes, à Hegel par exemple, (« La poésie doit bafouer la platitude du langage, bafouer le langage de la communication de masse, voilà sa mission et il y a ce roman Le Patron, avec un larbin idiot, quasi mongolien et un patron rusé et survolté que sa cocaïne quotidienne rend euphorique, mais rappelons-nous ce passage d'Hegel : parce qu'en forgeant les choses il se forge lui-même, le serviteur prendra conscience de sa propre valeur, et à cette émancipation croissante s'oppose la dégradation du maître qui vivant du travail d'autrui est de plus en plus dépendant de son serviteur, et le serviteur finira par être le maître du maître. »), à la poésie latine, ou, plus fréquemment, à Dante, dont l'Enfer est une métaphore continue de son parcours dans l'écriture et dans la vie,  un e gouaille prolétarienne, et un jeu avec le patois des Marches, sa région d'origine.
Il définit ainsi un Art Poétique brutal (« La production d'acier est comme la consécration de l'eucharistie, j'épaississais ma poésie en y introduisant des morceaux de prose avariés, en suspens dans la page blanche, j'ignorais l'aiguille et je crachais une dent, terribles catastrophes écrites en riant, j'aurais peut-être dû ne pas révéler ma condition ouvrière, faire croire que j 'avais épousé la fille d'un gros armateur norvégien bien gras qui m'entretenait grassement, aussi pouvais-je poétiser du matin au soir avec mes deux doigts qui sautillent sur le clavier comme des pattes de grillon. »), un réalisme spontanéiste avec de brusques élans, sauts périlleux du réel vers la métaphore onirique ; ruptures de syntaxe et dyslexie maîtrisée maintiennent la prose sous tension poétique (le travail de la traductrice, Muriel Morelli est ici à saluer.).

« Un chien me mordit et son maître dit qu'il aurait dû le vacciner contre la rage communiste. »

Le regard politique de Luigi Di Ruscio est aïgu et drôle. Qu'il passe au scalpel de ses mots la vie quotidienne, les rapports avec sa femme et leurs quatre enfants, ou la société tout entière, l'inventivité du langage interdit toute lourdeur dépressive, tout négativisme facile. Il parle pour tous, avec tous et ne perd jamais cependant la singularité irréductible de sa voix (« Autrefois, j'avais l'impression en écrivant que les opprimés, les écrasés se tenaient là, derrière moi, ils étaient satisfaits de ce que j'écrivais et cela m'incitait à ne pas les trahir, à rester toujours de leur côté, de temps en temps je me retournais pour les regarder à la dérobée, pour les surprendre avant qu'ils ne disparaissent... »).
Ainsi quand il réinvente un culte marial, sa critique de la pensée religieuse prend la forme d'une bouffonnerie irrésistible : « Ses ovaires ne contenaient qu'un seul et unique Œuf Sacré, celui du Christ qui attendait l'incarnation depuis une éternité, ainsi l'Immaculée n'a jamais eu ses règles, elle a toujours été pure et sacrée, avec un œuf qui attendait de devenir Christ depuis une éternité. Dogme proclamé le 20 octobre 1999 par un soussigné atteint de révélation mystique aiguë, et tout fut référé sur le champ à ma femme au moment du repas en langue norvégienne et ça l'énerve car en tant qu'incrédule et luthérienne, elle ne croit pas non plus en l'ascension de la vierge, ni avant ni après le spectacle, par contre les autres membres de la famille se tordaient de rire, et si on inventait une religion marrante, il y en a marre de vos histoires de maladie ! ».

« Pour conclure, je me permets de faire l'éloge de moi-même, sujet principal... »

Habile à créer une empathie dénuée de tout sentimentalisme avec le lecteur, Luigi nous emmène à sa suite dans les nuits interminables de l'hiver norvégien ; nous constatons avec lui combien l'Italie des années 80, puis 90, puis 2000 s'éloigne des rêves communistes des années 30, combien l'anarchie cynique et médiatisée de Berlusconi succède désespérément à la Social-démocratie frileuse, combien les paysages de l'enfance ne retrouvent jamais leurs couleurs ni leurs odeurs, et combien ce qui importe c'est de continuer la lutte avec les armes que l'on s'est forgées : « CE N'EST PAS SANS DIGNITE QUE JE M'ENFONCE DANS LES TENEBRES », cette citation de Giordano Bruno, condamné au bûcher par l'Inquisition précède de quelques pages cette retranscription, en capitales d'imprimerie elle aussi, d'une inscription lue sur un mur d'Oslo : « TOUS LES POETES A TOUT LE MONDE ». On ne saurait mieux résumer le parcours de l'impeccable Luigi Di Ruscio.

Anna

Titre : La neige noire d'Oslo
Auteur : Luigi Di Ruscio
Editeur : Anacharsis
Rubrique : autobiographie, exil, travail, révolte, puissance de l'écriture, critique sociale, un vieillard en colère.

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