La Maison dans laquelle de Maryam Petrosyan

La maison dans laquelle il faut aller vous perdre

L’objet est lourd et imposant. Bloc compact à la couverture sombre et rougeoyante parsemée d’argent*, titre mystérieux à la graphie rappelant les signes lapidaires que laissent sur les murs les gens enfermés, il ne déparerait pas au rayon Horreur-Suspense de votre librairie préféré.

Et pourtant, si cette Maison dans laquelle est inquiétante et si, effectivement, il y a un suspense à ne pas gâcher, on est loin du thriller horrifique façon Carrie. Malgré les grandes qualités de Mr King, on parle ici d’autre chose. On parle, osons le mot, de Littérature, avec la majuscule et tout !

Un mot sur l’histoire sans trop en dire : une mère accablée accompagne son enfant dans une maison grise sise au milieu de nulle part. Il va y rester un certain temps, il n’a pas de bras et apparemment, c’est mieux pour lui. Nous entrons donc avec lui dans cette sorte de pension et nous en ressortirons 960 pages plus tard, époustouflés par ce voyage extraordinaire au cœur de l’enfance et de ses fulgurances.

On y aura rencontré une troupe de très beaux personnages comme Fumeur, L’Aveugle, Chacal, Sirène ou Tabaqui, jeunes abîmés à l’aura quasi- mythologique. A la tête et au cœur  de cette petite foule variée, on trouve la Maison elle-même, si vivante pour ses habitants, enfants comme adultes, qu' une fois entrés en, ils la sentiront toujours en eux.

L’auteure mobilise avec doigté divers stratagèmes stylistiques qui font mouche et qu’on ne citera pas parce que le plaisir de la découverte est trop grand. Conteuse hors-pair, elle nous berce au gré de différents récits, nous perdant parfois dans l'histoire des personnages pour mieux nous recadrer sur le fil de l’histoire.
Les choses sont mouvantes, semblables mais jamais tout à fait les mêmes, l’ambiance labyrinthique de cette maison a le parfum d’une enfance à la Rimbaud, verte et crue, « doux paradis » qui rend mélancolique malgré sa cruauté. On se laisse happer avec un grand plaisir par les contes colorés, poétiques, mais aussi cruels et terrifiants qui cimentent cette histoire.

Pour en donner une idée très schématique, on peut dire de ce roman qu’il est une métaphore très juste et magnifiquement écrite du passage de l’enfance à l’âge adulte, de ce moment monstrueux qu’est l’adolescence, et qu’il nous rappelle avec brio l’immense richesse de l’imaginaire enfantin.

De l’auteure, Maryam Pietrosyan, née en 1969 à Erevan, on ne sait que peu de choses : plasticienne, illustratrice et graphiste, elle a longtemps travaillé pour le cinéma d’animation, est arrière-petite fille de peintre, et vit entre Erevan et Moscou.
Elle commence le livre à 18 ans, en dessinant d’abord les personnages, puis l’écrit et le réécrit pendant dix ans, sans avoir l’intention de le faire publier. Des amis le lisent et, enthousiastes, le font circuler jusqu’à sa parution en Russie en 2009, où il rencontre un énorme succès. Avant cette traduction française (bravo au passage à Monsieur Toussaint Louverture et à la traductrice Raphaëlle Pache pour cette très belle édition), il est sorti en Pologne, Espagne, Italie, Danemark… où ses fans ne se comptent plus.

Et c’est bien normal, Maryam Pietrosyan, grâce à son talent et à ce travail de titan (certains pondeurs de romans semestriels pourraient en prendre de la graine !), a fait de cette histoire de gamins paumés une pièce maîtresse de nos bibliothèques, voire un futur classique de la littérature mondiale.

Estelle

Titre:La Maison dans laquelle
Auteur: Maryam Pietrosyan
Editions Monsieur Toussaint Louverture, mars 2016, 960 pages de bonheur

*Monsieur Toussaint Louverture apporte un soin extrême aux détails, on vous conseille de lire ce livre  jusqu’à la toute dernière page…

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