Jewish Gangsta de Karim Madani

Les toutes jeunes éditions Marchialy se sont fait une spécialité des « creative non fictions », genre typiquement américain qu’ils définissent comme suit : « des histoires vraies au long cours, portées par une exigence littéraire : grands reportages aux frontières du roman d’aventure sur les traces de Jack London ou Joseph Kessel, enquêtes romancées influencées par De sang-froid de Truman Capote, héritage gonzo de Hunter S. Thompson, etc. » 

Après Tokyo Vice  de Jake Adelstein et ses yakuzas racontés par un jeune journaliste américain, Une Femme chez les chasseurs de têtes de Titaÿana, récit des plus folles aventures d’une baroudeuse des années folles et L’Or et l’obscurité, la destinée du premier champion du monde de boxe colombien, Kid Pambelé, voici venu Jewish Gangsta, du journaliste et écrivain de polars français, Karim Madani, paru en février dernier.

Cette fois, on plonge tête baissée dans les tréfonds du New York des années 90, juste avant la gentrification initiée par Rudolph Giulani qui transforma la ville à tout jamais, chassant les pauvres du centre vers la périphérie pour laisser place aux magasins de luxe, galeries d’art et autres spots à « bobios » chics… 

Karim Madani, passionné de musique afro-américaine et de cultures urbaines* (il a collaboré entre autres à L’Affiche, Groove ou Rap US, grosses revues de hip-hop aujourd’hui disparues) y a passé un certain temps entre 1998 et 2010. C’est ainsi qu’un beau jour de février 1999, intrigué par un vinyle qu’il vient de digger**, Legacy du groupe Non Phixion, il mène l’enquête et se retrouve, de contacts en contacts, face à deux incroyables frangins rappeurs, juifs et blancs, Ill Bill (fondateur du groupe suscité) et Necro qui lui évolue en solo… 

C’est donc avec eux que commence notre histoire : on les verra débuter dans le rap game et, avant d’y parvenir, s’affirmer dans leur  paysage quotidien de gangs communautaires noirs et latinos en guerre permanente, en revendiquant leurs « culs blancs » et leur identité juive tendance Yiddish Connection, parce que vous vous doutez bien que les deux zozos ne sont pas tailleurs de métier, les spécialités de leur « hood » étant plutôt la vente et la consommation de drogues dures, le vol à main armée, les fusillades entre gangs, sans parler des cassages de gueule obligatoires  pour se faire respecter des caïds du coin… La douce vie du ghetto urbain, quoi. 

Alors, âmes sensibles, militant(e)s LGBT, féministes, antiracistes ou antidrogues, n’allez pas vous faire du mal en allant écouter leurs morceaux : on n’est pas chez MC Solar, que les choses soient claires. Booba, à côté d’eux, c’est vraiment un petit ourson mignon. Leur rap est génial (flows de malades - c’est le cas de le dire -, instrus hyper efficaces, univers plus weirdo, trash, gore et malsain tu meurs, du jamais vu et de l’inclassable) mais il n’est  pas à mettre entre toutes les oreilles (ni devant tous les yeux) : tout y est sale, ultraviolent, dégueu, ça parle de filles plombées, de crack et d’héroïne, de tortures en tous genres juste pour le plaisir… Bref, « Explicit Lyrics », c’est ici un doux euphémisme ! Mais cela n’effraiera pas nos lectrices et lecteurs avertis et amateurs et trices  d’expériences extrêmes en tous genres et il faut bien rappeler que c’est de leur quotidien qu’ils s’inspirent… :

Ouais, quand même… A noter que la personne âgée qui joue son propre rôle dans le deuxième clip est le vrai oncle des frangins, décédé depuis, RIP… Il n’aura pas donné de lui-même en vain puisque son nom restera dans l’histoire du rap grâce au label éponyme, Uncle Howie, fondé par Ill Bill en 1998 toujours en activité, lui…

Mais revenons-en aux goons. Le mouvement, ce n’est pas seulement ces deux-là, même si ce terme , selon la définition qu’en donne Karim Madani en début d’ouvrage, désigne un habitant des quartiers pauvres des grands centres urbains ou de banlieue, synonyme de white trash, les définit plutôt bien et qu’on le retrouve dans leurs bouches. 

Leur destin s’entremêle donc, au fil des pages, avec celui de deux autres représentants du sous-prolétariat. Il nous raconte ainsi l’histoire d’Ethan Horowitz, lui aussi jeune, juif, blanc, pauvre, Newyorkais et brillant à sa manière. Pour gagner sa vie et sa place au soleil, bizarrement le jeune Ethan ne se fera pas tailleur non plus, il choisira, parmi le peu qui s’offre à lui dans son quartier, l’option « vol de voiture » et maitrisera cet art à la perfection, s’assurant train de vie princier et réputation en béton armé auprès de ses voisins du quartier et au-delà, sous le pseudo de Maya Lansky, hommage à Mayer Lansky, légendaire gangster juif des années 30… Yiddish connection encore… Violence et voies de fait toujours…

Et, pour parfaire ce portrait de groupe, une touche féminine (mais ghetto’ style, quand même, la féminité) avec Jane Berkowitz, aka Jewish Jane, qui fonda en 1989 dans le Queens le premier gang de filles juives, les Cee Jay. Pour elle non plus la vie n’est pas un lit de roses : au vu des humiliations et violences racistes subies quotidiennement à l’école, elle va devoir se résoudre à trouver un moyen d’exister dans un milieu hostile, et là encore, la couture n’aura que très peu à y voir. Avec deux copines aussi têtes brulées qu’elle, issues comme elle de la petite classe moyenne au bord du déclassement, juives et blanches comme elle, elle monte donc sa propre bande pour que la peur change de côté. Elles commencent vite à casser des bouches de-ci de-là pour se faire respecter des autres gangs de filles noires et latinos qui dominent le quartier, à tagger « Cee Jay »sur toutes les surfaces qui leur tombent  sous la bombe et à braquer les touristes ou à dealer pour se faire de l’argent… Forcément, il y aura des arrêts à la case prison, des morts, de la drogue et de la violence encore…
Le grand intérêt de ce bouquin, outre le fait qu’il se dévore quasi d’un trait grâce à un style fluide et vif, c’est d’abord d’approfondir encore l’histoire populaire du New York underground, et de faire revivre en particulier  les quartiers de Brooklyn et du Queens, qui plus de vingt ans après ce qui nous est relaté ici, n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient, leur population pauvre ayant été repoussée de plus en plus loin au cours des réhabilitations successives.

A cela s’ajoute cette louable tentative de définition par l’exemple du mouvement goon, et par là-même la mise en lumière de cette « communauté » de jeunes juifs, blancs, pauvres et urbains  et de leur façon de revendiquer leurs différences culturelles pour exister à côté des communautés afro-américaine et latino qui dominent leur environnement et qui, dans un contexte de racisme et de communautarisme exacerbé par le manque d’argent, leur mènent la vie dure. En effet, les racines musicales que les goons se reconnaissent sont plus proches du métal et du punk que de la soul, du funk, ou de la salsa, et plus que de films d’arts martiaux ou de blaxploitation, c’est de films gore qu’ils se gavent…

Mais, quoi qu’il en soit de cette volonté (ce besoin) qu’ont ces jeunes de se créer une identité propre, ce qui ressort de ces destins cramés, c’est que plongé dans le même contexte quotidien merdique, qu’on soit blanc, ou pas, juif , catho ou autre, tout le monde réagit de la même façon avec les mêmes armes… Ce qui confirme, pour ceux qui en douteraient encore, que la criminalité, la violence et la toxicomanie ne sont pas affaires de couleur de peau ni de religion mais qu’elles sont bien les filles de la pauvreté et de la relégation sociale dans un monde où l’argent est devenu la valeur ultime et l’unique gage de réussite.

Autre point fort à souligner : le coup de projecteur porté sur Necro et Ill Bill, les champions méconnus et pourtant toutes catégories du rap le plus poisseux qui soit, et qui ont ouvert la voie à d’autres petits blancs venus de nulle part comme Eminem, quand même…
Une lecture instructive donc, aux portraits bien troussés, qui contentera pleinement les amateurs de personnages « bigger than life », flamboyants et pathétiques parfois, et de gros bon son bien crado, sans compter que le livre est aussi beau qu’agréable à la main, avec son graphisme soigné et cohérent dans le moindre détail, et sa couverture souple et douce qui plie sans se rompre…

Si vous voulez approfondir le sujet et tout savoir de Jewish Gangsta, rendez-vous le vendredi 7 avril de 18h00 à 20h00 au magasin Gibert Joseph Musique pour une rencontre avec Karim Madani qui, en plus de répondre à vos questions sur son livre, le dédicacera au son d’une playlist tout droit sortie des bas-fonds du New York underground des 90’ !
En attendant, vous pouvez écouter celle qui accompagne le bouquin ici : https://editions-marchialy.fr/jewish-gangsta-de-karim-madani/

Estelle

Jewish Gangsta
Karim Madani
éditions Marchialy
février 2017
180 pages et quelques…

*désolée pour ce terme fourre-tout mais je n’en connais pas d’autre, si quelqu’un en a un plus approprié, je prends !
**dans le jargon des malades du vinyle, action de farfouiller pendant des heures (et des heures) dans les bacs des disquaires à la recherche de la perle rare qui fera baver tous les autres collectionneurs et/ou DJ… Une activité « So vingtième siècle » qui a encore de nombreux adeptes… 

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