En Pays Conquis de Thomas Bronnec

Epopée minimale, récit d'une conquête fort peu glorieuse, ces 225 pages doivent beaucoup au travail de journaliste qui occupe également son auteur.
L'histoire commence le lundi 23 janvier 2017 à 6:58 et s'achève le mardi 19 septembre de la même année, à 19:57. Comme l'indique le bandeau jaune et noir qui enserre la couverture, il s'agit du "roman noir de la présidentielle" : la promesse est tenue, au moins celle-là, c'est déjà beaucoup en ces périodes de mensonge éhonté et médiatique.
Nous sommes propulsés dès la première ligne dans un univers à la fois très familier et totalement inconnu, celui des hauts plafonds et des moquettes épaisses des lieux de pouvoir. Elysée, Matignon, sièges sociaux des grandes banques ("Antoine Fertel se lève et se colle à la fenêtre. Le jardin est superbe. Il a fait reproduire à l'identique l'allée des tileuls de l'Hôtl de Matignon. Il en a fait planter 111, que le jardinier taille impeccablement en marquise pour maintenir l'illusion de la perspective. Il ne manque que la statue de la nymphe Pomone. Il lui a préféré une sculpture contemporaine achetée par le Crédit parisien, une Nana de Niki de Saint Phalle dont les couleurs claquent sous les projecteurs qui resteront allumés tant qu'il ne sera pas parti se coucher."), bureaux, appartements, restaurants, bars et hôtels : tout respire le luxe et la familière étrangeté de ce qui nous est accessible uniquement sur l'écran des journaux télévisés.
Assez vite cependant, ce décor devient un pur fond d'écran, une toile peinte sur laquelle se déroule la foire aux illusions : qui de la droite ou de la gauche l'emportera, comment le Président jouera-t-il la partition de la cohabitation avec Hélène Cassard, son Premier Ministre imposée par les résultats des législatives, de quel poids le Rassemblement National, parti d'extrême-droite, pèsera-t-il dans les tractations en sous-main ? Quid d'un referendum sur la sortie de la France de l'Europe ? Ces questions omniprésentes dans la bouche des journalistes de BFM ne sont que le masque des luttes pour le pouvoir, des ruses et des pièges que se tendent les acteurs du théâtre politique.
Un "elle" anonyme ouvre la danse (anonyme comme "le peuple" tel que le voit par exemple Le Président : ""Les gens sont dégueulasses", murmure-t-il, en pensant à cette foule qui se presse là le dimanche pour éprouver, l'espace d'une balade dominicale, ce que peut être le quotidien de son monarque. [...] Ouvrir les jardins au peuple, c'était l'une de ses grandes idées. Parfois il descend saluer les badauds, contraint par leur présence et un reste de préséance. Ils viennent jusque chez lui et il resterait cloîtré à l'intérieur comme s'il était assiégé? Leur voyeurisme et leurs insultes, il peut les supporter. Mais leur saleté, leur égoïsme... Quand il les observe depuis le bureau de son conseiller spécial, Claude Danjun, il a l'impression d'être à la fenêtre du château de Moulinsart et de voir débarquer Séraphin Lampion et les romanichels. "Les Français ne se respectent pas", lui assure souvent Danjun. Il n'arrive pas à lui donner tort.") : une femme de ménage, oeil dépourvu de corps et d'identité, rouage sans importance d'une machine dédiée à l'exercice de l'Etat et à la promotion de ses acteurs de premier plan découvre à l'aube le cadavre de Christian Dumas, gisant dans son bureau après s'être tiré une balle dans la tête. "En pays conquis", (faisant suite au précédent roman de T. Bronnec "Les Initiés") est le récit des circonstances ayant conduit cet homme puissant à ce geste radical. Et assez vite, les hommes de l'ombre sont en pleine lumière : les "conseillers spéciaux", en particulier François Belmont, éminence grise de la droite, chargé de récolter les fonds pour la campagne d'Hélène Cassard. Homme discret, haineux, appartenant à un autre âge, portant comme un fardeau et comme une fierté les couleurs d'un histoire familiale trouble, d'un père vichyste lui-même suicidé.("Il a gardé une photo de lui au-dessus du vaisselier. Les yeux très noirs, un large front, les cheveux gominés plaqués sur l'arrière du crâne, il se balade dans des allées qui ressemblent à celles du Luxembourg.[...]François Belmont s'efforce de calquer l'élégance de ce père dont le destin a été glorifié par l'absence.
Antiquaire, Jacques Belmont avait fait des affaires florissantes pendant la guerre avant d'être frappé d'une peine d'indignité nationale à la Libération. Il ne l'avait pas supporté et s'était donné la mort en 1950 en se tirant une balle dans la tête avec son pistolet, un Luger P06 de calibre 9 mm parabellum qui avait appartenu à un soldat de la Wehrmacht.
François Belmont avait 4 ans.
Si son père revenait vivre ici, il retrouverait presque tout. Sauf son Luger.
")
Si loin et si proche des intérêts de l'Etat, c'est la vie privée qui prend peu à peu le devant de la scène : l'amitié de Belmont et de Dumas se trouve au coeur du drame ; elle met face à face Belmont, le fils de son père, et Angélique, la fille délaissée de Dumas, directrice du budget, vouée à l'intérêt commun, au service de la nation malgré sa lucidité sur l'absurdité de sa tâche et de son dévouement.("Un père brillant, magistrat, plusieurs mandats de député. Mais un père absent, parti, qui l'avait trahie, abandonnée. Il fallait lui prouver qu'elle valait autant que lui, d'une certaine façon. Ca avait joué, bien sûr. Et puis, à Bercy, elle avait découvert l'envers du décor. [...]
Angélique éteint la télévision. Elle n'est ni jolie, ni aimable, elle, avec son cul flasque et ses seins lourds, ses yeux gonflés par des cernes indélébiles, et les bajoues qui préfigurent les adieux qu'il lui faudra faire à son visage de jeune femme. Ses cheveux qui tombent en cascade sur ses épaules lui semblent de plus en plus fins, fragiles comme de la fibre de verre.
Elle a bien eu quelques aventures, mais tout ce à quoi elle s'accroche maintenant, c'est l'espoir d'un tête-à-tête avec un vieillard susceptible de combler les trous et les manques d'une vie qui lui pèse comme elle avait visiblement tant pesé à son père
."). Elle n'est cependant qu'une victime collatérale d'un règlement de comptes (de campagne...) vieux de plus de trente ans. La politique est, à la fin des fins, une histoire de famille, avec ses cadavres dans la placard, ses non-dits, ses hontes, ses chagrins inconsolables et ses infinies petitesses.
Un banquier véreux mais républicain ("Pour Fertel, le referendum risque de se réduire à ce dilemme : vaut-il mieux rester dans l'Histoire comme le ministre qui aura tué l'euro ou comme un banquier véreux qui arrosait les hommes politiques ?"), un arrangement avec les lois de financement des partis politiques, une conception dévoyée de la démocratie, un cynisme absolu qui seul permet d'accéder au pouvoir : la fiction touche de très près à la réalité. Le réalisme des lieux, des dialogues, des situations, ancré, on le suppose dans la fréquentation assidue par Thomas Bronnec des milieux qu'il décrit, accroche l'attention, provoque l'écho avec l'actualité plus ou moins récente. On se prend au jeu des identifications : Le Pen père et fille, un peu de Hollande, beaucoup (?) de Mitterrand, Sarkozy, Chirac, Strauss-Kahn, etc, etc...passent à l'arrière-plan de nos mémoires en suivant l'avancée de l'intrigue. On sait gré à l'auteur d'ailleurs de ne pas avoir appuyé le trait, et de construire une vraie fiction, qui nous laisse libres de choisir les référents réels des personnages sans être accablés par une proximité trop grande avec leurs modèles, malgré la vraisemblance frappante des caractères.
Un des charmes de ce récit est aussi son sens de l'humour, grinçant souvent, notamment dans l'évocation des fêtes, raouts, pince-fesses et réceptions creuses et ruineuses ; on sourit au portrait sans concession des corps et des visages du pouvoir, fatigués, usés, alourdis ou avachis, (Hélène Cassard, Premier Ministre, décrit ainsi le Président : "Il quitte la pièce et la laisse plantée là. Elle n'arrive pas à détacher son regard de cette silhouette rondouillarde et courbée qui manque tant de la noblesse dont a besoin le pays. Il semble avancer en lévitant au-dessus du parquet. Elle voudrait attraper le buste de Marie-Antoinette, posé sur la commode en marquetterie à quelques mètres d'elle, pour le balancer sur cette nuque frêle et plissée qu'il offre à sa vue, mais elle se sent inexplicablement tirée vers le sol par ce tapis qui a la sournoiserie des sables mouvants.") qui disent le prix payé au désir d'exercer la domination, d'être au coeur de l'action, de faire l'événement. Claude Danjun, conseiller spécial du président, résume ainsi avec cynisme et efficacité, les enjeux de la lutte qui l'oppose à Belmont : "- On aime tous la France. On ne l'aime pas de la même façon, voilà tout. A qui va-t-elle se donner? Que le meilleur gagne, François !" Le discours final du Président, entendu tout à tour par chacun des personnages, clôt de manière glaçante un parcours critique, dérangeant, extrêmement documenté et jamais simpliste du continent politique. Féconde exploration en cette période crucialement électorale...

Anna

Titre : En Pays conquis
Auteur : Thomas Bronnec
Editeur : Gallimard, collection Série noire.
Date : 2017
Rubrique : les suicidés de la République, (Et un..., Et deux..., Et trois.) / Dumas c'est aussi lui/ Le Crédit parisien ? /C'est là que tout se passe (ou presque)/ Le whisky du moment, à l'Elysée en tout cas.

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