Derf Backderf

À l'occasion de sa venue au festival d'Angoulême et son passage à la librairie Terres de Légendes le vendredi 3 Février, voici un petit éclairage sur le travail de Derf Backderf, auteur de comics qui nous fait sauter à pieds joints sur le visage saccagé et rêveur d'une Amérique schizophrène.

TRASHED (2015)

Tout récemment, je suis allé voir au cinéma Trashed de Candida Brandy, documentaire très cru pourtant sorti en 2012 alertant sur le problème du traitement des déchets et les conséquences sur l'environnement. Mais ce n'est pas de ce film qu' il est question ici, c'est tout simplement que ce titre là, je l'avais déjà croisé sous une autre forme, celle d'un comics réalisé par Derf Backderf paru aux éditions Çà et Là.

Tout débute avec un jeune américain désoeuvré, au cynisme latent, qui trouve un travail au sein de la mairie de sa ville au service entretien. Pour J.B. (et son pote Mike), c'est le début d'une grande découverte et surtout des emmerdes.
Au travers de ce personnage et de ses collègues, Derf Backderf, s'inspirant de sa propre expérience dans le métier, nous emmène dans le monde  merveilleux du ramassage des ordures. En partant tout en bas de l'échelle, avec son statut de jeune intérimaire inexpérimenté et désabusé, c'est un organigramme aux relents de pourriture qui va se construire sur la route que prend son camion poubelle au fil des saisons.
C'est une initiation qui rentre dans le vif du sujet dès les premières pages, en débutant par les premiers tracas bien cradingues pour finir par révéler tout un système gangrené où chacun profite à sa façon des avantages de sa position. J.B. se retrouve planté au milieu de tout ce bordel organisé et tel un soldat allant au front, se transforme petit à petit en vétéran des détritus, il en comprend les rouages, participe à l'effort de guerre et finit par savoir quand il ne faut PAS intervenir.

Trashed a cette vocation particulière d'être multitâche. À la fois portrait d'une Amérique en proie à une lente décomposition, excellent documentaire sur la gestion des déchets et aussi comédie sociale truculente mélangeant allègrement les situations curieusement cocasses et les scènes salement sordides.
Avec ce statut protéiforme, Trashed est une belle pépite venue tout droit des Etats-Unis qui marque les esprits, si drôle et si cru à la fois, l'album fait rire et laisse atterré mais jamais indifférent, ce n'est pas pour rien que l'album a reçu le prix Tournesol en 2016, un prix créé à l'initiative du parti écologiste pour récompenser une oeuvre abordant une problèmatique écologique.

MON AMI DAHMER (2013)

Première incursion sur le territoire français de l'auteur, on peut dire que Mon Ami Dahmer a marqué les esprits d'une certaine façon : il ne raconte pas moins que sa rencontre, et plus précisément ses années lycéennes en compagnie d'un de ses camarades de classe Jeffrey Dahmer.
Ouaip, celui qui deviendra plus tard le tristement surnommé "cannibale de Milwaukee", l'un des serial-killer les plus célèbres de l'histoire contemporaine.
Alors évidemment, ça pose. Derf Backderf, avec tout son talent et son trait original, retrace ces moments avec le jeune Jeffrey, garçon assez bizarre, solitaire et malmené, au comportement quelques fois hors normes. De son quotidien, on en voit ce que Derf Backderf en a su et en a vu, on l'observe lors de ses apparitions au lycée, ses rares et pourtant sympathiques sorties avec ses quelques camarades dont notre narrateur, on assiste aussi au début de son alcoolisme et à son enfermement progressif.
Témoignage dessiné surprenant, Mon ami Dahmer nous laisse sur cette rencontre, cette étape de la vie du serial killer où l'adolescence est encore là avec tous les bons et mauvais côtés.
L'album n'aborde qu'au final les débuts de son effroyable carrière, en quelques pages, pour tout simplement resituer qui était cet homme. Et du début à la fin, Derf Backderf en parle avec une franchise empreinte d'une certaine émotion, un regard sensible et inquiet à propos d'un jeune gars un peu bizarre qui n'avait pas de chance.

Et quand je dit qu'il a eu son petit effet, l'album a reçu de jolies récompenses avec le Prix polar SNCF 2014 et le prix révélation 2014 à Angoulême et c'est bien mérité.

PUNK ROCK & MOBILE-HOMES (2014)

De son actuel trio d'album paru sur l'Hexagone, Punk Rock & Mobile-Homes se démarque par un simple constat, nous avons là une fiction de l'auteur à la différence des autres qui se basaient sur son expérience personnelle (la rencontre avec ce trublion de Jeffrey et son expérience professionnelle chez les éboueurs).
Cela étant, n'exagérons rien, même si ce comics là n'est pas ouvertement déclaré comme du vécu, ça en a tout de même l'odeur, on entend les souvenirs, on respire les rencontres passées et pour nous faire entrer dans ce monde, Derf Backderf ne trouve pas meilleur moyen que de créer le charismatique et hallucinant Otto Pizcok alias "Le Baron", lycéen charpenté, affable et atypique, à la fois extrêment dynamique et investi, nerveux et maladroit, tromboniste dans une fanfare qui découvre la folie du Punk Rock au détour d'une soirée.
Révélation ! Le Baron, déjà bien allumé, se transforme en un chantre de la guitare saturée et de l'ampli déglingué, il jubile, le voilà devenu apôtre du NO FUTURE et quand c'est le Baron qui se lance là dedans, il ne fait pas ça à moitié, il le fait avec toute sa fougue, sa bêtise et surtout, surtout, toute sa sincérité effarante et là, on ne peut que l'adorer. Le Baron aime la musique et plus que de le laisser entendre, il va le balancer à tout le monde.
Énorme comédie musicale en bédé, Derf Backderf, avec son héros des eighties, nous décrit un petit bout d'Amérique, offrant un petit mélange de ce qu'on trouve à l'école, du cadre de vie et des lieux où passer du bon temps. Il balance tout ça avec une bonne couche d'humour bien brut et de l'énergie à gogo pour nous asséner encore une fois que, non, le punk n'est pas mort.

Yoann

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