Découper l'univers de C.Siébert

Christophe Siébert est un cas à part dans la littérature française, et ce à tous les niveaux. Auteur d'une douzaine d'ouvrages à ce jour, il peut être aujourd'hui considéré comme le maitre d'un territoire qu'il est, en France, seul à occuper et dont on aurait du mal à trouver un équivalent ailleurs.

Romancier, poète, performeur dans la scène musicale industrielle et activiste de l'underground, il poursuit depuis des années et sans relâche une œuvre vouée corps et âme à la dissection de tout ce que l'humanité produit d'abject, de sordide et de tabou. Pornographe revendiqué (avec une poignée de romans spécialisés pour La Musardine aux titres évocateurs comme Chaudasse ou Mi-pute, mi-soumise), il a administré au polar un électrochoc sans précédent avec La place du mort et surtout Nuit noire, récit à la première personne du parcours d'un tueur en série, qui peut sans problème revendiquer le titre du roman le plus insoutenable jamais écrit. Une écriture qui transpire littéralement le sang et le sperme, incroyablement puissante, extrême comme aucune autre ne l'a jamais été. Rentrer dans un livre de Siébert, c'est prendre toute la noirceur du monde en pleine gueule et sans anesthésie (viols, inceste, folie et autodestruction à tous les étages), avec une âpreté qui peut faire vaciller même le lecteur le plus endurci. Nulle complaisance là-dedans pourtant, nul misérabilisme non plus, juste une observation du réel terriblement acérée, d'une impitoyable lucidité, venant d'un auteur sans concession dans son art comme dans son mode de vie, profondément politique, social et féministe et assumant l'héritage de David Goodis, Virginie Despentes, Thierry Jonquet  et Jean-Patrick Manchette. Une radicalité qui le met en porte à faux par rapport au grand pblic, lui qui a pourtant réussi à impressionner bon nombre de personnalités littéraires.

 

            Découper l'univers, illustré par Lilas et Super Détergent et publié chez Gros Textes qui avait déjà sorti son précédent Poésie portable, est un recueil de poèmes en prose. Un livre qui surprend de par son... optimisme ? Oui, le terme peut sembler incongru mais il s'agit bien ça. N'allez toutefois pas croire que Siébert se soit assagi ou qu'il ait lâché ses obsessions. L'amour, le sexe, la solitude, la politique, tout est passé au scalpel dans des paragraphes concis comme des briques, parfois sans ponctuations ou juste deux ou trois virgules, pas plus, fragments d'autobiographie sans fard. Des textes crus, impudiques, qui en quelques lignes ouvrent sur des abîmes existentiels, des rêveries froides, des angoisses rentrées et c'est toujours incroyablement juste, pertinent, souvent émouvant, inconfortable toujours. Il y a toujours chez Siébert cette volonté d'arracher les masques, de regarder la réalité en face, sans détour, sans faux espoir. Toujours aussi ce même sens de l'aphorisme, cette absence d'effet verbeux dans lequel s'enlisent bon nombre d'écrivains contemporains et qui font de cet auteur (qui se revendique, avec parfois un brin d'exagération, du « non-style ») un des meilleurs scripteurs, au sens graphologique, de la société actuelle. Mais il y a surtout cette faculté à rester debout, à ne jamais céder à la facilité de la résignation et, en ce sens, oui, Découper l'univers est un manifeste de survie. Chaque texte va au bout de ce que l'on refuse de voir, par peur, lâcheté ou fausse pudeur, mais le fait avec une absence de jugement qu'il faut bien appeler de la pureté. C'est peut-être cette paradoxale innocence qui nous rassure et nous inquiète à la fois. Au-delà du bien et du mal, juste l'humain, avec tout ce que cela comporte d'atrocités intimes et de lumières fugaces. « Écrire, c'est aller quelque part et raconter ensuite ce qu'on a vu ». Siébert est un survivant qui, de son voyage en enfer, a ramené ces mots bruts de décoffrage. Lisez-les.

Sébastien 

Titre : Découper l’univers
Auteur : Christophe Siébert
Editions : Gros Texte
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