De la fabrication des fantômes

Epiphanie d'une écriture

"Une vie contre un mur" : on pourrait ainsi résumer, jouant de la polysémie de l'expression, De la fabrication des fantômes, roman de Frank Manuel paru ce printemps aux éditions Anacharsis. Dans ce récit biographique singulier, le mur est à la fois l'obstacle auquel se heurte le héros, et le support, le soutien, l'étai d'une autre vie, que nous découvrons au fil de la lecture ; paroi métaphorique ouvrant l'horizon de l'essai dans cette fiction romanesque.

"Les enfants, réduisez un peu vos hologrammes, on ne se voit plus !"

De la fabrication des fantômes commence comme une chronique sociale légèrement décalée, dans le temps et dans le ton.
Le temps d'abord ; nous sommes en 2073, une très légère anticipation, quasi annulée par les dates qui bornent cette excursion dans le futur : 1973-2073, la date de naissance du héros, et la date de son centième anniversaire, que fête toute la famille. Le voici donc devenu notre possible contemporain, pas si loin de nous somme toute, cet anonyme que Frank Manuel nous rend proche, intime même en jouant cependant de cette faille de 60 ans ou presque. Etre en 2073 ne change pas grand'chose (les enfants jouent avec leurs hologrammes au lieu de se limiter à la triste 2D des tablettes... rien de révolutionnaire on le voit, dans ce futur envisagé de si près), mais cela change tout, évidemment. Nous obligeant à de constants aller-retours dans le temps, ("Le temps n'est pas du temps, mais le surplace s'apprivoise, on apprend à glisser, laisser tournoyer les portes autour avant d'en choisir une.") nous aidant parfois (des listes de dates, d'événements viennent à notre aide quand nous risquons de perdre le fil : "2036. Les gens ne sont pas si différents." "2044. Une autre porte se ferme sur des années de néant."), parfois au contraire nous égarant dans le trouble matériau d'une mémoire âgée et traumatique, Frank Manuel signale une perte, un effacement, celui de la deuxième moitié du XX° siècle. "Il faut que tout change pour que rien ne change" comme le dit le prince Salina dans Le Guépard, et comme le démontre ce discret fast-forward. Pelures de réel, les mots collent à la peau du monde (c'est, on le verra, le sujet central de ce roman), s'en détachent pour tomber au sol, et ce glissement de six décennies ne révèle pas tant l'éloignement du futur que l'obsolescence du passé : jamais les Sixties n'auront semblé si détachées du présent, si fantômatiques justement. Le changement est derrière nous, rien de plus réactionnaire que le futur, surtout quand il est proche.

"Cruelle et délicieuse Lucie, sa préférée toujours. Il ouvre une gueule, des yeux immenses."

Le ton de cette chronique vient confirmer que les lois de la transgression ont changé : le vieillard centenaire, paralytique et muet commente chaque scène avec lucidité, cruauté, cynisme même :  "Aujourd'hui pourtant, c'est lui le roi de la fête. 1973-2073. Cent ans. Ils l'ont sorti de l'hôpital tout exprès." . Face à lui, les personnages plus jeunes sont médiocres, enfermés dans la peur, le ressentiment, l'hypocrisie et le souci égoïste des convenances.
L'écriture précise, nette, factuelle, colle à son objet et nous fait entrer dans le malaise familial avec force et, assez souvent, avec humour ("Lucie fait à sa grand-mère un doigt d'honneur avant de sortir, avec son rire assassin.")
Sur le récit de cet anniversaire, donc, se ferme la boucle des mois, des années, jusqu'au siècle accompli. Sur cet anniversaire également s'ouvre la linéarité chronologique de la biographie d'un homme, un "vieux gâteux", un "tueur de chats", énigmatique vieillard aux "yeux cernés d'une peau d'éléphant." Ce jour central est le pôle autour duquel s'organise un récit clair, sec, en phrases brèves et simples : le réel, le quotidien, les détails de la fête de famille soulignant les tensions, les rivalités, l'amertume des affections obligées. Quatre générations entourent le fauteuil roulant ; Christiane, Francine, Lucie : belle-fille, petite-fille, arrière-petite-fille... femmes réelles, présentes. Et deux autres prénoms, chargés, eux, d'un lourd poids d'absence : Marie, la femme de sa vie, aimée et perdue, morte depuis longtemps, depuis ce jour où, dans l'atelier, elle lui dit :"J'ai un cancer", devenue désormais "cette Marie miniature et obscène", un hologramme, le cadeau offert par la famille, dans lequel s'origine certainement pour le lecteur cette "fabrique des fantômes" annoncée dans le titre.
Et Rosalie, dont l'identité tarde à se révéler, qui hante la scène à l'insu de tous, obsédante vision, qui ne nous quittera plus.

"Bon anniversaire Grand-Papi"

Lucie, la plus jeune, c'est l'alliée, l'initiatrice, celle qui déclenche l'anamnèse, fondation de ce récit ("Je vais t'emmener quelque part. C'est mon cadeau d'anniversaire. Une surprise. On va prendre le tram, tu sais?"). Par elle ce parcours trouvera ses jalons ; avec brutalité et exigence  elle ouvrira à son arrière-grand-père la voie d'un récit, le dernier probablement : jeune Charon en robe rouge, au gouvernail non d'une barque mais d'un fauteuil roulant, elle fait payer son passage du prix de la cruauté, le prix du réel.

"Ce ne sont pas des maisons mais des crânes"

Passe-muraille, c'est le nom que le vieillard se donne quand il évoque son enfance, petit garçon de 10 ans,  passeur de murs devenu la proie du mur lui-même, bientôt soumis à la dévoration par le plâtre. "Impossible de passer. Il cherche une autre issue, il escalade un mur sur la droite. Il observe. Vide. Il saute et il se réceptionne sur un sol dallé. Il y a une piscine. Mais il préfère poursuivre. La carte de Passe-Muraille se dessine peu à peu, avec ses détours, ses pièges, ses petits paradis. Il avance chaque jour un peu plus, même s'il lui arrive parfois de traîner dans un jardin, de profiter de la fraîcheur d'une chambre. Il ne fouille pas. Il n'a pas l'idée d'ouvrir les tiroirs, de s'enfoncer dans le secret des existences, il est trop jeune pour cela, et il reste en surface."
Des années plus tard, desespéré par la mort de sa femme, il reprend ce rituel de franchissement des murs ; il entame une appropriation de la vie des autres par intrusion dans les maisons :  dormir dans les mêmes draps, manger leur nourriture, grapiller dans leur frigo. Il s'agit de se définir par l'emprunt des gestes et des lieux. Une épaisse femme blonde, une vieille alcoolique, un chien attaché : les êtres rencontrés sont des figures de la décomposition générale, de la dépression amenuisant les forces vitales, du retrait progressif mais inéluctable de l'existence.

"L'ogre en fauteuil et la poupée dans sa robe fleurie."

Le Passe-Muraille d'autrefois est devenu l'Ogre-Cannibale d'aujourd'hui. Le passage de l'un à l'autre est un secret, un tabou que Lucie est décidée  à transgresser : " Devant eux, la venelle bifurque, ce qui lui permet un instant de voir les personnes qui suivent Lucie : une femme et trois enfants, en rang d'oignons, tous vêtus de jaune, une cane et ses canetons. Ils disparaissent un à un, engloutis par l'angle de la paroi. Il a juste le temps de croquer les trois petites nuques.". Une écriture du glissement, de la confusion révèle le trouble de la conscience, de la mémoire, des sensations. "Il ne fait que cela, ouvrir la porte" ; poursuivre une mémoire, poursuivre le réel, sillonner un paysage animé, vivant, humain, qui vous parcourt autant que vous le parcourez, croiser les hommes et les animaux, devenir proie de la folie, du temps, de la déambulation, du souvenir, dévoreur-dévoré.
La folie pour ne pas mourir avec les morts.

"puis vous êtes passé aux chats"

Alors arrive le poème de Rosalie, pur prénom, pure présence. Les mots sont un eczéma ; l'écriture révèle la peau honteuse des murs, le hiéroglyphe qui y inscrit le temps, les crevures, les boursouflures, les croûtes, les ulcérations de la paroi sur laquelle le narrateur se heurte, échoue ; au pied de laquelle il se recroqueville pour entamer une boucle ontologique sans retour.

"pas de viande pas de viande"

Rosalie n'existe pas. Ou n'existe plus. Ou existe peu... mais les plus belles pages de ce roman sont sans conteste ces écorchures laissées par elle sur le mur de sa chambre : "tuez 2 truies"  ; "vas faire des éclairs" ; "10 petits cochons". Une poésie brute, palimpseste de l'éternité rurale ; on est le 14 mars 1960 et Rosalie note : "elle est morte en tirant le fumier". Une arithmétique domestique, un calcul de l'humilité quotidienne, "le recensement du monde environnant". Il faut "tenir le compte et décrire". Le passe-muraille, le veuf en désarroi, découvreur de ce manuscrit vertical, imagine une vie de recluse, une simple d'esprit, une innocente enceinte secrètement et honteusement avortée. Il tente de "reconstituer l'impossible puzzle". Et pour que finalement ait lieu l'épiphanie de l'écrivain, il faut entrer dans la dévoration, dans l'hallucination terrifiée  : "une main apparaît",  le fantôme des mots écrits, c'est la main et le corps de celle qui écrit. Rosalie.

"Chaque jour il lui porte un chaton.
C'est ça qui la rend parfaite
"

De quoi se nourissent les fictions ? De quels fantômes sont faites nos vies ? De quels corps perdus les mots tracent-ils leurs signes ? Métaphore de la création, hommage à une femme oubliée, révérence au signe écrit, réflexion sur le support, la trace, la griffe et le geste, De la fabrication des fantômes donne voix à la profondeur de la peau, affirme la richesse des reliques et fabrique non un fantôme, mais le puissant acquiescement à l'existence.

Anna

Titre : De la Fabrication des fantômes.
Auteur : Frank Manuel
Editions : Anacharsis
Rubrique : Récit, Anticipation, Essai romanesque, gastronomie transgressive, grand-père indigne et bonne littérature, où sont les fantômes?, c'est là que ça se passe.

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