Bruno Mattéi, itinéraires bis de David Didelot

Le cinéma bis prend depuis ces dernières années en France un éclairage nouveau, en grande partie dû au travail d'une poignée d'activistes de l'édition et du fanzine, dont les publications récentes ont changé de façon considérable la situation que nous connaissions il y a encore peu. Rééditions DVD aussi pointues que soignées, articles et dossiers parfois d'une grande érudition... Un nouveau discours émerge petit à petit après des années d'obscurantisme où l'on oscillait entre la moquerie pure et simple (merci François Forestier et sa terminologie « nanar ») et la récupération branchée nauséeuse (merci Tarantino, Rodriguez et leurs copains). Bref, on peut enfin discuter sérieux d'un sujet qui, jusqu'à présent, n'était pas pris comme tel. Et dans ce contexte, il faut infiniment saluer le travail de la maison Artus Films, qui après les deux magnifiques ouvrages de Alain Petit, 20 ans de western européen et Jess Franco, prospérité du bis, propose ce Bruno Mattei, itinéraires bis inespéré.

Si vous avez un peu suivi l'actualité ou trainé dans les festivals ces derniers temps, le nom de l'auteur David Didelot vous dit forcément quelque chose. Rédacteur du fanzine Vidéotopsy, intervenant sur de nombreux bonus DVD et auteur de l'ouvrage Gore, dissection d'une collection, Didelot est le prototype du passionné de bis à l'état brut, cinéma qu'il découvrit dans les années 80 en même temps que ses premières amours heavy metal. Collectionneur érudit, il a trouvé en Bruno Mattei bien plus qu'un réalisateur, le symbole d'une cause à défendre, celle d'un cinéma artisanal, parfois fauché mais généreux, en tout cas en opposition complète par rapport au formatage actuel.

Car Mattei, si vous ne le connaissez pas, fait des films qui ne ressemblent à aucun autre, au point qu'on peut le considérer sans exagération comme le plus extravagant des Italiens. A l'instar de Joe D'Amato, avec qui il collabora à plusieurs reprises, Mattei copie sans souci tous les succès du box office, avec des budgets misérables mais aussi un redoutable sens de la débrouille, abordant tous les genres : péplum, guerre, western, Mondo movie, « women in prison », films de couvent, action musclée post-Rambo, érotisme soft, et bien sûr, horreur, ce qui lui vaut ses films les plus connus que sont Virus cannibale, Les Rats de Manhattan, L'Autre Enfer, Zombi 3, Robowar... Passionné de montage et habitué à jongler avec des budgets misérables, le réalisateur développe très tôt un attrait pour l'utilisation de stock-shots (autre point commun avec son confrère D'Amato) qui lui fait truffer ses longs-métrages de plans piqués à d'autres, sans le moindre égard pour les multiples faux raccords ni pour les différences bien visibles de qualité d'image. Comme faire croire que Virus cannibale, tourné en Espagne, se passe en Nouvelle Guinée ? Avec des plans de documentaires animaliers bien sûr ! On n'a pas les moyens de se payer un vrai combat de gladiateurs dans Les Aventures sexuelles de Néron et Poppée ? On va piocher dans des péplums... et ainsi de suite. Une drôle d'habitude qui a fini par créer une sorte de style, reconnu entre mille par les fans. Mais ce qui a rendu Mattei si légendaire, c'est sa faculté à faire fi de toute notion de logique, de bon sens ou de bon goût pour créer de purs objets déviants, décalés, sans aucune retenue par rapport aux idées les plus folles : un militaire chantant Singing In The Rain en tutu et chapeau haut de forme avant de se faire dévorer par des cannibales, l'action se situant dans une jungle « tropicale » où la présence d'un toboggan n'est pas expliquée (Virus cannibale), une tête de zombie volante surgissant d'un réfrigérateur (Zombi 3), un couple copulant dans un sac de couchage dont la fermeture-éclair se coince tandis que des rats les dévorent (Les Rats de Manhattan), des enfants-zombies aux têtes hydrocéphales dansant tout nus (La Création)... Autant de séquences psychotiques qui ont longtemps fait douter de la raison de Mattei, mais qui font aujourd'hui toute la saveur de son cinéma « autre ». En vrai travailleur artisanal, appliquant les lois d'un « marché » auquel il colle au plus près mais qu'il détourne presque sans le savoir, Mattei s'entoure d'une équipe fidèle, dont l'élément clef est son scénariste Claudio Fragasso, lui-même réalisateur d'un Zombie 4 : After Death bien gratiné et dont l'imagination farfelue a alimenté sur une longue période le meilleur d'une filmographie riche en trésors.

Bruno Mattei, itinéraires bis se divise en trois parties. Didelot commence d'abord par retracer le parcours complet du cinéaste, en autant de chapitres que de périodes : la première époque où Mattei se « fait la main » en tant que simple assistant, sa première incursion dans le drame intimiste et la comédie sexy, bientôt suivie par son âge d'or où il tourne à la chaine des classiques du bis, sa période « Philippines » où il délocalise son équipe pour se consacrer presque exclusivement à l'action sous la houlette de Flora films, puis une période érotisme soft plus terne avant un retour de flammes dans les années 2000, où il tourne en vidéo numérique ses derniers chef-d'œuvres pour La Perla Nera (dont son doublon tardif de films de cannibales, Cannibal World et Land of Death). Le texte est émaillé d'écrits et d'entretiens de multiples collaborateurs, dont les actrices Monica Seller, Margit Evelyn Newton, Yvette Yson et Geretta Geretta (oui, la « chocolat » des Rats de Manhattan...) ainsi que le scénariste Antonio Tentori. On aborde ensuite une analyse plus en détail des films, où Didelot, en plus de ses propres textes, convoque des plumes comme  Didier Lefevre, Jérome Ballay et Jean-Sébastien Gaboury pour offrir un vrai travail complémentaire et collectif, donnant ainsi la chaleureuse impression d'une discussion à bâton rompu autour d'une passion commune. L'ouvrage s'achève sur une courte analyse des quatre motifs récurrents du cinéaste (plagiat, stock-shots, déviances et terreur...) avant de livrer une filmographie détaillée et exhaustive. Inutile de dire qu'une fois la lecture achevée, et comme dit le poète, « tout, tout, tout, vous saurez tout sur Mattei », et que vous ne regarderez plus ses films comme avant.

Richement illustré (une constante chez Artus, qui fournit un travail remarquable sur l'iconographie et l'impression, éditant des ouvrages aussi beaux que luxueux...), Bruno Mattei, itinéraires bis, s'impose donc comme l'achat indispensable de 2016. Un nouveau jalon important dans la redécouverte d'un cinéma largement méconnu, souvent décrié mais qui restitue peut-être toute la part de chair et de sang du 7ème art, et sur lequel nous n'avons pas fini de revenir, encore et toujours.

Sébastien

Ouvrage: Bruno Mattéi, itinéraires bis
Auteur: David Didelot
Sorti chez Artus en 2016

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