Bédéphile dans ta chambre

L'été est là, arrivé sans prévenir, si soudainement que SuperFlux en est encore à profiter des lectures printanières. Au programme : du drôle, du triste, du beau, du sinistre. Et pourquoi pas, un peu de vrai dans tout ça.

Atomic (S)trip de Atsushi Kaneko, éd. Pika

En voilà une bonne surprise ! Atsushi Kaneko ne fait pas partie du peloton de tête de l'industrie manga mais sait se faire remarquer à chacune de ses nouvelles séries, alors pas question d'en rater une ! De Bambi à Deathco en passant par Soil et Wet Moon, l'auteur nous ravit à chaque fois avec ses univers déglingués, trash et rock'n'roll.

Quoi de mieux alors pour découvrir son univers qu'une anthologie de ses multiples travaux ? ATOMIC (S)TRIP est un assemblage varié présentant en vrac de courtes histoires pour un magazine de tatouage, où l'on sent bien son affiliation graphique, jusqu'à de plus importantes nouvelles empruntant autant au fantastique et à l'horreur qu'à l'univers des yakuzas, ses domaines de prédilections. Toujours à contre courant de ce à quoi on peut s'attendre, profitant du médium pour s'attaquer à la société, Atsushi Kaneko est un punk qui sait nous servir une violence gratuite empreinte d'une poésie noire qui suinte le désenchantement. Peu importe le registre, il a toujours un petit mot furieux pour ses contemporains, que ce soit sous forme d'un humour bien sombre ou d'une angoisse hallucinée.

La Route de Tibilissi de Alex Kosakowski, David Chauvel et Lou, éd. Delcourt

Des enfants en fuite, un paysage forestier enneigé, une histoire de survie, nous sommes largués à l'aveugle dans ce petit village dévasté. Deux frères, d'accord, d'imposants guerriers hirsutes et monstrueux, pourquoi pas, mais un robot et un hérisson bizarre, muets tous les deux ? C'est une des incongruité de ce magnifique et douloureux récit qui nous entraîne dans cette fuite désespérée. Récit aux atours fantastiques, on se rend bien vite compte des tristes échos que l'on retrouve dans notre société, dans les politiques violentes et guerrières et dans le peu de cas qui est fait des populations déplacées et autres victimes innocentes. La conclusion, et je vous laisse la découvrir, n'en est que plus saisissante.

D'autres Russies de Victoria Lomasko, éd. The Hoochie Coochie

Même si Victoria Lomasko est une dessinatrice, nous ne sommes pas à proprement parler face à une véritable bande dessinée mais plutôt un documentaire graphique où écrits et illustrations s'enchevêtrent. Carnettiste lui collerait bien mieux à la peau tant l'autrice est sensible et efficace pour dépeindre son monde. Après un hallucinant reportage, L'art interdit, qui relatait au plus près le procès opposant une exposition anti-religieuse à la toute puissance d'une milice orthodoxe, l'autrice russe revient pour nous faire découvrir d'autres facettes de son pays. Loin de la jeunesse dorée, de la mafia politique, du faste de la capitale, c'est la Russie d'à côté, de ceux qui se démène pour survivre ou améliorer le quotidien. Des travailleurs sociaux agissant dans des villages isolés aux prostituées de Nijni Novgorod, Victoria Lomasko tire un portrait de chacun et récolte leurs témoignages. Profondément engagée pour la défense des minorités et des plus démunis, elle transmet aussi les avis tranchées d'une vieille garde terriblement attachée aux traditions car c'est aussi eux, sa Russie.

Ce n'est assurément pas un tableau qui encourage au tourisme que nous retranscrit Victoria Lomasko et ce n'est très certainement pas son intention, qui est plutôt d'esquisser et de raconter la vie de ses congénères dans un pays immense, de dénoncer les abus et les inégalités et tout simplement de montrer un visage d'un peuple humain et profondément hétéroclite. Un visage peu connu, invisible même dans la Mère Patrie et bien éloigné des images que l'on nous impose.

Au temps des reptiles de Ricardo Delgado, éd. Casterman

Joie absolue, Ricardo Delgado est de retour avec une nouvelle aventure de lézards terribles, autant dire que le sourire de contentement n'a d'égal que la large machoire de ces sauriens. Il y a de cela des années (mais pas des milliards, une dizaine à tout casser), Ricardo Delgado, storyboardeur pour le cinéma, avait pondu un bel ouvrage où nous suivions une troupe de raptors, un brachiosaure malade, des ptérodactyles et bien d'autres créatures dans leur quotidien extrêmement violent. Une lutte pour la survie, un cataclysme, une histoire de vengeance, des conflits claniques, voilà ce que l'on trouvait dans l'âge des reptiles. Après tout ce temps, nous nous retrouvons avec nouvelle épopée, au titre tout à fait confondant et peu inspiré, Au temps des reptiles. Qu'en est il ?

Un spinosaure en tête d'affiche pour une reconstitution de cette vie préhistorique. On le devine rapidement protagoniste principal, quête de nourriture, besoin de reproduction et surtout des combats pour survivre, parfois même un peu de prudence bien sentie. On est rapidement happé par son ère secondaire. La particularité de Ricardo Delgado, c'est de faire de ses dinosaures de véritables personnages avec leur cheptel d'émotions en tout genres, ils en deviennent soit attachants, soit détestables et souvent, on y retrouve un habile mélange des deux. Le carnivore est régulièrement mis à l'honneur dans ses histoires, c'est la compétition inter-espèces, l'étendue d'une chaîne alimentaire luxuriante où la taille et le nombre compte. On pourrait juste profiter de cette aventure préhistorique dessinée si ce n'est que l'auteur n'en oublie pas une vocation documentaire en choisissant un lieu, l'Egypte et en travaillant sur la faune et la flore potentiellement présente à cette époque. Et surtout, ne pensez pas que ce soit le cadeau idéal pour votre petit(e) cousin(e) atteint(e) de dinomania, Au temps des reptiles est terriblement angoissant, effrayant et ne lésine pas sur la violence visuelle lors des affrontements. C'est une petite merveille sans parole qui nous plonge en plein coeur de la vie disparue des dinosaures, un comic qui n'a toujours pas d'égal dans son registre depuis tout ce temps.

Le bestiaire des fruits de Sviane, éditions la Pastèque

Vous aimez les fruits ? Ça tombe bien, l'expérience menée par Zviane va vous encourager à en savourer, à vos risques et périls. Emballée par la curiosité face aux étals débordants d'un maraîcher, l'idée lui est venue de goûter fruits exotiques, étranges et peu communs et d'en dresser un rapide portrait en suivant un échelle de notation de son cru :

Ainsi est-on bien paré pour l'accompagner dans cette aventure goûteuse où nous sommes assez rassurés que quelqu'un prenne les devants histoire de ne pas finir empoisonné (Homo Habilis et tes potes si tu nous écoute). Tamarin, mangoustan, nèfle, litchi, que de plus ou moins jolis noms pour de la nourriture passablement inconnu si ce n'est sous forme de liqueur douteuse ou d'expression désuète. Ce petit essentiel ne se veut pas exhaustif, loin de là, c'est déjà un beau travail qui est accompli et sa vocation documentaire reste assez limitée tant le point de vue reste excessivement personnel, on en retient surtout une hilarante manière de présenter nos amis vitaminés avec l'accent québécois en sus.

Selon un adage bien connu, on considère la curiosité comme un vilain défaut, une affirmation plus que fausse confirmée par ce petit album qui en prend le contrepied, au risque d'y laisser un vilain goût dans la bouche (au sens propre). Et dernier avantage, vous pouvez réaliser la même expérience chez vous et réutiliser cette habile système de notation/appréciation !

Yoann

 

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