Avignon 1968 et le Living Theatre d'Emeline Jouve

En ces temps de cinquantenaire paradoxal (furtif et clinquant, cinglant et obséquieux, on ne sait plus à qui se fier....)  de mai 68 , l'ouvrage d' E. Jouve Avignon 1968 et le Living Theatre offre une occasion de questionner la "mémoire évanouie quant aux événements de juillet 1968 eux-mêmes" ; juillet 68 c'est-à-dire la XXII° édition du Festival d'Avignon, prise évidemment dans les remous des journées de mai et du mouvement social qui semble refluer, laissant un espace estival propice à la confrontation. Comment l'invitation faite par Jean Vilar à une troupe de théâtre new-yorkaise, expérimentale et avant-gardiste a-t-elle fait de cette édition qui avait de peu échappé à l'annulation, une arène sociale et culturelle, une concentration des enjeux de pouvoir, de transgression, de renouvellement des conditions de production et de réception du théâtre , bref un point nodal et méconnu ?
Judicieusement organisé en deux temps ( "Mémoire[s]" et "Héritages[s]"), présentant les souvenirs des participants à ce XXII° Festival d'Avignon (comédiens, étudiants, membres fondateurs...) puis les "fictionnalisations contemporaines de juillet 68" ( où on retrouve les noms d'O.Py, Ph. Caubère, S. Nordey...), le livre s'ouvre sur un chapitre intitulé "Histoire[s]" balisant de façon claire , complète et d'une lecture aisée les étapes du projet de l'auteur, les dates-clés de l'élaboration du XXII° festival dans ses incertitudes et son avancée chaotique, les noms et le parcours des protagonistes évoqués.

"Béjart, Vilar, Salazar" ou l'histoire d'un malentendu (1) : 
Avignon 2018 incarne le dialogue sinon impossible, en tout cas difficile d'une troupe qui peut être perçue comme une aristocratie avant-gardiste avec une "vieille avant-garde", incarnée par Jean Vilar, portant l'idéal de la culture populaire et liée au PCF. Improviser, jouer dans la rue, ne pas faire payer les spectateurs, squatter un lycée avignonnais, choquer le bourgeois et partir avec la caisse : le potentiel de scandale du Living Theatre est sa marque de fabrique. Malgré son désir d'ouverture et d'écoute, Jean Vilar est débordé par ces revendications dont l'enjeu lui échappe en partie, et le slogan qui l'assimile, ainsi que Béjart au dictateur portugais signe l'irrémédiable rupture. Paradise Now VS Le Sacre du Printemps, c'est l'affiche de ce mois de juillet 68...

"Enfin, pourquoi ils réclament des pois chiches ?" ou l'histoire d'un malentendu (2) :
Plus problématique peut-être, révélé par cette anecdote navrante et hilarante racontée par Melly Puaux, secrétaire pour le festival en 1968 :"Le spectacle a été mal reçu, les Avignonnais ne comprenaient pas Paradise Now Je me souviens qu'au début du spectacle, ils réclamaient que le haschich soit en vente libre, le machiniste avignonnais des Carmes qui ne comprenait pas l'anglais et avait du mal avec leur accent américain nous dit : "Enfin pourquoi ils réclament des pois chiches, qu'on leur donne des pois chiches !" ". Rupture de classe, rupture de génération, clivage social et esthétique, sous le récit cocasse, s'ouvre le gouffre des rapports de l'art et de la politique ; le financement et l'encadrement institutionnels de l'art, eux-mêmes devenus enjeux artistiques, bref le -très vieux déjà- pas de deux du Prince et de l'Artiste (ici élargi à la communauté du peuple, du moins aime-t-on à le croire.).

"C'est en colère que nous avons commencé" , slogan en forme d'art poétique du Living, ouvre l' ambition de faire du théâtre le "commencement d'un futur démocratique inédit" ; à peine formulé, déja invalidé ? C'est à cette question que répondent de manière nuancée et chorale les propos des "héritiers", prenant acte des excès et des incohérences  mais rendant hommage – sans obséquiosité – à la richesse de la proposition artistique. Ainsi Philippe Caubère, citant son personnage de Ferdinand dans le spectacle qu'il a consacré à Avignon 68 : "Je dois tout au Living, ainsi qu'à Jean Vilar", ajoutant cependant que le travail d'improvisation et le rôle du corps prôné par le Living l'ont "libéré de l'angoisse du texte". Les photographies complétant les textes témoignent en dernier ressort, de cette puissance libertaire qui survit au temps et aux polémiques.

Anna

Titre : Avignon 1968 et le Living Theatre, mémoires d'une révolution.
Auteur : Emeline Jouve
Editeur : Deuxième époque
Rubrique :
le mieux c'est de voir par soi-même 
à tenter à la plage avec des amis
on en rêve...

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