Alan Moore : De Northampton à Northampton (4)

L’annonce en 2005 par Alan Moore de sa décision de couper les ponts avec la partie mainstream de l’industrie des comics (les gros éditeurs et le genre super-héros, pour faire simple) allait marquer la fin d’une époque, mais sûrement pas la fin de son travail en bande dessinée. La plus grande partie de ses comics allaient maintenant être publiés par deux éditeurs très différents, Avatar Press et Top Shelf Productions.

Avatar Press est un éditeur connu à ses débuts pour ses comics ultra-violents et softcore, qui s’est refait une réputation au fil des ans en travaillant avec des scénaristes comme Warren Ellis ou Garth Ennis. La relation entre l’éditeur et Moore s’établit à partir de 2002 avec des adaptations de textes en prose de Moore par le scénariste Antony Johnston, souvent en collaboration avec le dessinateur Juan José Ryp : Alan Moore's Magic Words, où des textes de chansons de Moore (dont deux tirées de The Moon and Serpent) sont adaptées par divers artistes – le principal intérêt de ce petit album est un long texte détaillant les relations entre Moore et la musique ; The Courtyard, une terrifiante nouvelle écrite pour l’anthologie The Starry Wisdom: A Tribute to H. P. Lovecraft en 1994, dans laquelle un agent du FBI enquête sur d’étranges meurtres et où les idées de Moore sur la puissance d’évocation du langage sont mises en œuvre ; Alan Moore's Another Suburban Romance, où Ryp fait un très joli travail dans un style très dense et dynamique, rappelant celui de Geoff Darrow – mais les textes eux-mêmes (des chansons des débuts de carrière) sont assez mineurs.

On pourrait avoir l’impression qu’Avatar a fait les fonds de tiroir de Moore. Ce n’est pas entièrement faux, mais cela a tout de même permis aux lecteurs intéressés de découvrir des textes oubliés ou peu connus de Moore. C’est également le cas avec la mini-série de 2003 intitulée Alan Moore's Yuggoth Cultures and Other Growths (rassemblée en album en 2007), qui, à côté d’adaptations par Johnston, propose aussi des rééditions de courtes BD de Moore, en collaboration avec des artistes aussi intéressants que Bryan Talbot (une histoire de l’époque de Warrior), Hunt Emerson (une version par Moore d’un extrait du Lévitique) ou Oscar Zárate (une sorte de post-scriptum à From Hell).

Avant de passer aux scénarios originaux, signalons qu’une adaptation de The Hypothetical Lizard a été publiée en 2005 – et en 2009, Light of Thy Countenance, un long poème de Moore écrit pour l’anthologie Forbidden Acts en 1995. Plus récemment, en 2012, une longue adaptation (10 comics, avec Facundo Percio aux dessins) du seul scénario de film écrit par Moore à ce moment-là a vu le jour. Fashion Beast, écrit par Moore en 1985 (donc à la même époque que Watchmen) à la demande de Malcolm McLaren, transpose l’histoire de la Belle et la Bête dans le milieu de la mode. Le film prévu ne s’est jamais fait et le script n’avait pas été publié. On peut donc estimer que pour une fois, l’adaptation en bande dessinée – de bonne facture par ailleurs – a vraiment un sens. Panini l’a publiée en France en 2013 en deux volumes.


Le premier volume de Fashion Beast en français, 2013. Dessin : Facundo Percio.

Si ces adaptations ne sont pas toujours du plus grand intérêt, elles ont néanmoins amené Avatar à proposer à Moore d’écrire de nouveaux scénarios. Le premier d’entre eux vit le jour pour des raisons pécuniaires, Moore ayant besoin d’argent à ce moment-là. C’est donc en 2010 que paraît Neonomicon, avec Jacen Burrows aux dessins. Cette mini-série est l’une des histoires les plus noires écrites par Moore. Fermement ancrée dans l’univers du mythe de Cthulhu et tenant lieu de suite à The Courtyard, Neonomicon raconte une enquête d’une femme et d’un homme agents du FBI, qui vont être confrontés à des adeptes d’une secte vénérant une étrange créature. Moore rend explicites les aspects sexuels de certains écrits de Lovecraft, ce que l’auteur d’origine n’avait jamais fait, parlant par exemple de « rituels innommables ». Ces aspects semblent d’ailleurs en lien avec certains reproches parfois faits à Moore à propos de la présence de scènes de viol dans plusieurs de ses œuvres. Évidemment, Moore ne se sert jamais de ces scènes choquantes pour titiller le lecteur, et ici, la femme du FBI qui subit ces agressions est tout sauf une victime : elle est montrée comme reprenant le contrôle de sa vie. Ce n’est pas le seul aspect métafictionnel de cette œuvre, puisque les personnages réalisent qu’ils sont impliqués dans un réseau de références lovecraftiennes, citant abondamment les sources de celles-ci.

Neonomicon n’est pas une histoire aimable, mais on ne peut pas accuser Moore de livrer un scénario de seconde zone et les amateurs de comics d’horreur intelligente devraient apprécier cette mini-série. Urban Comics en a publié une traduction en 2013, qui inclut The Courtyard.


La version française de The Courtyard et Neonomicon, 2013. Dessin : Jacen Burrows.

Moore a enfin participé à deux autres séries de fantastique/horreur : God is Dead (2013-2016), co-créée par  les scénaristes Jonathan Hickman et Mike Costa, raconte le retour des panthéons de diverses civilisations à l’époque moderne, suite à l’assassinat du dieu de la Bible ; s’ensuivent des guerres entre les dieux et des conséquences funestes pour l’humanité. Moore a écrit une histoire de dix pages pour un titre dérivé, God Is Dead: Book of Acts #Alpha (2014), intitulée Grandeur & Monstrosity et dessinée par Facundo Percio. Avec beaucoup d’autodérision, Moore se met en scène avec Glycon, le dieu romain qu’il dit vénérer, dans une performance en public, qui voit le serpent aux blonds cheveux se présenter ouvertement comme une invention – comme le sont tous les dieux, affirme Glycon, y compris les revenants présents dans l’assistance, ce qui donne lieu à des commentaires hilarants de la part de ceux-ci. Moore revisite des idées sur la non-existence et l’importance des divinités, longuement développées dans From Hell ou Promethea, ici sous une forme à la fois concise et humoristique. Un joli petit tour de force dans le cadre d’une série où le gore prend généralement le pas sur la réflexion.


Moore et Glycon, 2014. Dessin : Facundo Percio.

Crossed est une série créée par Garth Ennis et Jacen Burrows, dans laquelle une pandémie réduit une bonne partie de l’humanité à l’état de prédateurs féroces et amoraux. Moore a écrit en 2014 la mini-série Crossed+100 (Gabriel Andrade aux dessins), qui se situe 100 ans après le début de la pandémie. Moore navigue ici entre utopie et dystopie : les descendants des survivants rebâtissent petit à petit une société plus juste, plus proche de la nature, la menace des infectés semblant s’éloigner.

Loin d’être un simple travail de commande, Crossed+100 se révèle être une œuvre d’une grande qualité, Moore l’ayant fait bénéficier de toute la finesse dont il est capable en tant que bâtisseur de monde : le langage des humains est largement appauvri par l’acculturation qu’ils ont subie, ce qui donne une impression d’étrangeté à la lecture des dialogues ; chaque chapitre reprend le titre d’une œuvre classique de science-fiction (dont le thème est reflété dans le chapitre), et l’intérêt d’un des personnages pour la littérature perdue donne une intensité émotionnelle supplémentaire à cette lecture. Il faut tout de même reconnaître que cet album, traduit en France en 2015 chez Panini, n’est pas à mettre entre toutes les mains, l’horreur reprenant petit à petit ses droits.


Crossed+100 en VF, 2015. Dessin : Gabriel Andrade.

Moore commence au tournant du siècle à travailler avec Top Shelf Productions, un éditeur reconnu pour la qualité des œuvres qu’il publie (par exemple, les premiers albums de Craig Thompson, dont le célèbre Blankets). Après avoir distribué la première version en album de From Hell dès 1999, Top Shelf va en 2003 rééditer le roman Voice of the Fire et publier la version texte et photos de The Mirror of Love (les deux projets bénéficiant de photos réalisées par José Villarrubia). Comme nous l’avons signalé dans l’une des parties précédentes de cet article, Top Shelf a également publié en 2006 la version complète de Lost Girls.


La VF du premier tome de Century, 2010. Dessin : Kevin O’Neill.

C’est en 2009 que Moore et Kevin O’Neill amènent leur League of Extraordinary Gentlemen chez Top Shelf avec Century, une histoire en trois parties (2009, 2011 et 2012) qui, tout en reprenant des personnages apparus dans les volumes précédents, en développe de nouveaux, comme par exemple Janni Dakkar, la fille (inventée) du Capitaine Nemo. Moore la mélange avec le personnage féminin principal de l’Opéra de quat'sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill, Janni chantant une version aux paroles adaptées à la League d’une des chansons les plus célèbres de l’opéra. Le premier volume se passe en 1910, le deuxième en 1969 et le troisième en 2009 ; outre le fait qu'elle permet aux auteurs de dépeindre le 20e siècle du monde qu’ils ont créé (et de combiner encore plus de personnages de fiction), cette histoire suit le fil d’une apocalypse annoncée. Là encore, Moore étant Moore, l’apocalypse n’est pas plus classique que celle développée dans Promethea et promet aux lecteurs de joyeux moments métafictionnels.


Le premier tome de Nemo en France, 2013. Dessins : Kevin O’Neill.

Le dernier volume en date de la League a été publié en trois parties, de 2013 à 2015. Le personnage principal ne fait cette fois-ci plus partie du groupe des origines : il s’agit de Janni Dakkar, les trois volumes suivant sa vie longue et mouvementée. Intitulées Nemo: Heart of Ice, Nemo: The Roses of Berlin et Nemo: River of Ghosts, ces trois histoires constituent un divertissement joliment construit qui renforce encore un peu plus les mélanges de fictions venues de différents genres et moyens d’expression, avec la première amenant la Janni de 1925 sur les territoires glacés des Montagnes hallucinées de Lovecraft, la deuxième la confrontant en 1941 au docteur Mabuse (surtout connu pour les versions cinématographiques réalisées par Fritz Lang) et la troisième prenant place en 1975, dans une Amérique du Sud où d’anciens Nazis mènent de sinistres expériences (les amateurs de films venus du Brésil reconnaîtront sans doute la référence). Les éditions Delcourt et les éditions Panini continuent à publier les traductions des volumes de la League.


La collection de 2014 de The Bojeffries Saga. Dessin : Steve Parkhouse.

Signalons aussi qu’une œuvre de très bon niveau attend depuis des décennies une traduction : The Bojeffries Saga est une série d’histoires courtes dont le pitch serait « La famille Addams chez les prolos ». Dessinée par le Britannique Steve Parkhouse et publiée pour la première fois dans le magazine Warrior en 1983, cette série humoristique ne comprend après trente ans de nouvelles histoires chez divers éditeurs qu’une centaine de pages, mais constitue un excellent exemple de la présence de racines ouvrières dans la vie et la carrière de Moore, qui lui permettent d’enraciner les aspects fantastiques dans une réalité qu’il connaît bien.

La dernière version en date d’une collection de ces strips est parue chez Top Shelf en 2014, avec une histoire inédite présentant le destin à l’époque actuelle de ces personnages, à l’origine ancrés dans les années 80. On se demande pourquoi aucun éditeur français n’a décidé de proposer cette très bonne série où le grotesque des personnages se mêle à la peinture naturaliste de leur environnement.

Comme pendant les phases précédentes de sa carrière, Moore continue à mener de front des projets (assez) grand public et d’autres plus confidentiels, mais aussi plus personnels. Pour ces dix dernières années, plusieurs d’entre eux méritent que l’on s’y arrête, même s’ils restent tous inédits en français à ce jour.

À l’origine écrit pour une anthologie de textes autour de Londres (London: City of Disappearances) rassemblés par Iain Sinclair et publiée en 2006, Unearthing (litt. « Exhumation ») est un long texte écrit autour de la vie et l’œuvre de Steve Moore (qui n’était pas de la famille d’Alan), un scénariste qui fut tout d’abord le mentor d’Alan Moore dans sa carrière dans les comics avant de devenir son ami. On retrouve dans ce texte les qualités presque hypnotiques des œuvres sur CD de Moore – Unearthing deviendra d’ailleurs en 2010 un CD, sur des musiques d’Andrew Broder et Adam Drucker, avant d’être illustré par des photos de Mitch Jenkins pour un livre publié par Top Shelf en 2013.


La version livre d’Unearthing, 2013. Photo : Mitch Jenkins.

En 2009 est publié chez Harry N. Abrams 25,000 years of Erotic Freedom, un texte assez court mais copieusement illustré dans lequel Moore couche sur le papier ses opinions à propos de l’érotisme et de la pornographie à travers les âges et les sociétés. Trois ans après la publication de la version complète de Lost Girls, ce texte apparaît comme une postface à la grande œuvre volontairement pornographique de Moore – il est d’ailleurs dédié à sa collaboratrice de l’époque et maintenant épouse Melinda Gebbie.

Au tout début de l’année suivante sort le premier numéro de Dodgem Logic, un magazine dirigé par Moore. Ce magazine, publié à Northampton, dura un peu plus d’un an, avec huit numéros composés de textes, comics et articles écrits et dessinés par divers participants, dont Melinda Gebbie et Kevin O’Neill. Le ton est franchement underground et anti-establishment, Moore revenant à ses premières amours en dessinant pour la première fois depuis des décennies de courts strips dans un style hérité de Robert Crumb ou Gilbert Shelton. Dodgem Logic est un projet d’implantation locale, Moore parlant dans des interviews de l’époque de réinvestir l’argent gagné dans des œuvres de charité de sa ville. Dans le même esprit, Moore participe en 2013 à l’anthologie Occupy Comics, formée sur le modèle et avec les buts du mouvement Occupy.


Premier numéro de Dodgem Logic, 2010. Couverture : Tamara Rogers.

Si Fashion Beast avait jusque-là marqué la seule incursion de Moore dans le cinéma (nonobstant les adaptations de ses scénarios, qu’il a toujours rejetées), l’année 2012 allait mettre fin à cette singularité : retrouvant le photographe Mitch Jenkins, qui passe de l’appareil photo à la caméra, Moore va travailler jusqu’en 2014 sur cinq courts métrages formant le cycle Show Pieces, lui-même première partie d’un projet plus large intitulé The Show.

Prenant place dans une version crépusculaire de Northampton, la bien nommée Nighthampton, ce cycle met en scène des personnages déambulant dans un club pour travailleurs (qui existe bien en réalité), monde onirique, antichambre de l’au-delà, purgatoire pour âmes perdues – ou les trois à la fois. Parmi ces personnages se trouvent un clown (terrifiant, bien évidemment), des danseuses de Burlesque, des suicidés… et un duo d’entités qui semblent se prendre pour Dieu et le Diable – mais Moore est heureusement plus subtil que cela. Il se fait d’ailleurs manifestement plaisir en jouant le démiurge habillé tout de blanc, la figure recouverte d’une peinture dorée, manipulateur à l’humour très noir. Moore est un vrai showman, et il le prouve ici une fois de plus, parfaitement à l’aise dans une ambiance mêlant réalisme des décors et fantastique dérangeant. Ce cycle, qui est prévu pour être suivi d’un long métrage et/ou d’une série télé, est disponible en ligne ou en DVD (les DVD comportent des sous-titres en anglais, espagnol, italien et portugais, mais pas en français).


Les personnages de Show Pieces.

Moore est connu pour penser ses mondes dans les plus petits détails. Pour The Show, il a entre autres imaginé à quoi pourraient ressembler des comics lus sur une tablette légèrement futuriste. Le résultat est Electricomics, une app pour iPad parue en 2015 (une version pour PC est disponible, mais ne fonctionne pas complétement correctement au moment où sont écrites ces lignes) qui propose à la fois des comics par des auteurs confirmés ou non et des outils pour créer ses propres comics. Pour cette occasion, Moore et la dessinatrice Colleen Doran ont créé Big Nemo, un court strip qui imagine ce qu’aurait pu être une version adulte du personnage de Winsor McCay. Un pastiche dont le principe rappelle celui d’In Pictopia.

Signalons que c’est début 2014 qu’a commencée à être publiée une réédition de Miracleman, la dernière grande œuvre des débuts de Moore, indisponible depuis des années. Créée à l’origine pour le magazine Warrior en 1982 avec Garry Leach aux dessins, Marvelman est une reprise d’un personnage britannique des années 50, lui-même copié sur le Captain Marvel américain des années 40 (le gamin qui crie « Shazam ! » et se transforme en grand baraqué à pouvoirs magiques). Oui, c’est compliqué, et ça ne s’arrange pas après : pour la réédition aux États-Unis et la continuation de la série (avec entre autres Alan Davis ou John Totleben aux dessins), le personnage change de nom pour s’appeler Miracleman, Marvel menaçant de coller un procès à l’éditeur – alors que le nom de la maison d’édition est postérieur à celui du personnage. Les droits du personnage deviendront l’objet d’une saga judiciaire qui durera une décennie et demie et se terminera par la récupération par Marvel de ceux-ci. Mais Moore refusant de voir son nom sur un comic publié par Marvel, la série portera la mention « The Original Writer », dans un geste qui ne trompa personne.

Miracleman reste néanmoins une série essentielle dans la carrière de Moore et complète à merveille son propos dans V For Vendetta et plus tard Watchmen : si on devait en tirer une morale, celle-ci serait probablement « Méfiez-vous de vos héros ». La version française de cette série (plus précisément, des rééditions Marvel) est publiée chez Panini.


Couverture du premier numéro de la version Marvel de Miracleman, 2014. Dessin : Garry Leach.

Enfin, c’est en septembre 2016 que se produisent deux événements qui vont sans aucun doute marquer une nouvelle période de la carrière d’Alan Moore : la parution de son roman Jerusalem et l’annonce fracassante de sa décision d’arrêter d’écrire de la bande dessinée.

Jerusalem est un roman sur lequel Moore a travaillé pendant dix ans et qui se situe tout entier dans le quartier de Northampton qui a vu naître et grandir Moore. Dans le roman se côtoient une peinture réaliste des conditions de vie souvent difficiles dans ce quartier – à travers le portrait de divers personnages contemporains (inventés pour la plupart, mais manifestement influencés par celles et ceux que Moore a connus) ou historiques ancrés dans l’histoire du lieu sur plusieurs siècles – et un voyage à travers la vision de l’auteur de ce que pourrait être l’éternité, joyau quadridimensionnel où le temps est une dimension comme les autres. Si l’exposé de la Cabbale dans Promethea pouvait avoir des aspects trop didactiques pour certains lecteurs, Moore évite ici cet écueil en mettant en scène un enfant de trois ans qui (pour des raisons qu’il serait dommage de révéler ici) effectue ce voyage, donc vu et décrit dans des termes simples. Ce qui n’empêche nullement Moore d’en mettre plein les mirettes au lecteur.

Il faut dire qu’avec 1200 pages au compteur, Jerusalem ne se dévore pas en un week-end, même si la lecture n’en est pas plus compliquée que celle de Voice of the Fire (sauf pour un chapitre écrit dans un style en hommage à celui de James Joyce, qui donne au lecteur l’impression de ne plus savoir lire l’anglais). On retrouve les qualités d’écriture de Moore, son intérêt pour des personnages rendus vivants par leur complexité et leur chaleur humaine, sa capacité à mélanger drame, humour, fantastique et grandes idées. La traduction française est prévue pour la fin de l’année prochaine. On ne peut que souhaiter beaucoup de courage au traducteur.


Jerusalem, 2016. Couverture : Alan Moore (si, si).

C’est pendant la promotion de Jerusalem, que Moore a annoncé : « Je pense que si je continuais à travailler dans la bande dessinée, inévitablement les idées en souffriraient, inévitablement vous commenceriez à me voir reprendre les mêmes chemins, et aussi bien vous que moi, nous méritons probablement mieux que cela ».

Mais Moore ne prend pas pour autant sa retraite ! Tout d’abord, il dit qu’il lui reste environ 250 pages de BD à écrire. En effet, la série Providence, avec Jacen Burrows aux dessins, est en cours de publication chez Avatar, avec 10 numéros publiés sur 12 ; se passant dans le même univers que The Courtyard et Neonomicon, cette série met en scène dans les années 30 un jeune journaliste qui, tel un Candide confronté à l’irréalité des choses, va faire un beau voyage au pays de Lovecraft. Une œuvre à laquelle Moore a apporté autant de soin et de recherches personnelles qu’à From Hell. Deux volumes (sur trois prévus) sont parus en France chez Panini.

Ensuite, Cinema Purgatorio, publiée dans l’anthologie du même nom, a déjà une demi-douzaine d’épisodes à son compte. De courtes histoires mettant en scène des versions cauchemardesques et hilarantes de grands moments de l’histoire du cinéma composent cette très étrange série, dessinée dans un superbe noir & blanc par Kevin O’Neill. Moore a d’ailleurs promis qu’O’Neill et lui allaient travailler sur une dernière histoire de la League, qui se fera sans doute après la conclusion de Cinema Purgatorio.

Premier tome de la VF de Providence, 2016. Dessin : Jacen Burrows.

Et après ? Redonnons la parole à Moore : « Les choses qui m’intéressent en ce moment sont celles que je ne suis pas sûr de savoir faire, comme les films. » On peut donc déjà espérer voir le projet de The Show être mené à bien. Pour la suite, il ne nous reste plus qu’à faire confiance à Alan Moore, qui nous prouve depuis plusieurs décennies ses capacités à nous surprendre et à nous faire réfléchir.

Sa carrière jusqu’ici montre un clair mouvement de balancier entre les projets liés à l’industrie du divertissement grand public et ceux consacrés à Northampton et à ses habitants et artistes. Loin d’être un repli sur soi, cette nouvelle phase signifie que Moore refuse de se reposer sur ses lauriers, pourtant nombreux, et préfère continuer à explorer des moyens d’expression qui lui sont moins familiers. Quelles que soient les conséquences de cette décision, on ne peut qu’attendre avec impatience les projets qui en résulteront.

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