Alan Moore : De Northampton à Northampton (3)

Si Alan Moore a repris pendant les années 90 le chemin de la scène BD mainstream, le scénariste n’en a pas pour autant abandonné ses projets plus personnels. 1994 voit Moore participer à des événements underground à Londres, dans le cadre desquels il se produit comme récitant pour une performance artistique liée à ses activités de magicien. The Moon and Serpent Grand Egyptian Theatre of Marvels (CD publié en 1996), mis en musique par David J et Tim Perkins, s’ouvre sur une ouverture endiablée où Moore se met en scène en M. Loyal d’un voyage à travers le Londres magique et développe la relation qu’entretient Moore avec la divinité gréco-romaine Glycon. Il contient entre autres un incroyable morceau dédié au démon Asmodée, entièrement écrit sous la forme d’un palindrome de plus de 3 minutes de long, où forme et fond se rejoignent.

Photo : Melinda Gebbie.

Ce n’est pas la première collaboration de Moore avec des musiciens, et en particulier avec David J. : ses débuts de carrière l’avaient vu écrire This Vicious Cabaret, une chanson que chante le protagoniste de V For Vendetta, mise en musique par David J et que l’on peut toujours trouver dans le commerce. Le musicien et le scénariste avaient créé à la même époque une petite et très amusante chanson, March of the Sinister Ducks, à la mélodie entraînante.
Moore, David J. et Tim Perkins collaborent une fois de plus en 1997 pour un nouveau spectacle, The Birth Caul, l’une des œuvres les plus importantes – et les plus autobiographiques – de Moore (CD publié peu avant The Moon and Serpent, difficilement trouvable maintenant), où sa voix quasi hallucinogène fait merveille. Écrite après la mort de la mère du scénariste, cette méditation sur la vie, la mort et l’histoire part de l’existence de la coiffe céphalique, une membrane de la poche des eaux recouvrant parfois le crâne d’un nouveau-né (ici, Moore lui-même, comme il l’a découvert dans les affaires de sa mère), présence considérée comme un talisman soigneusement conservé, origine de l’expression « être né coiffé ». Moore mélange de façon très touchante l’histoire de sa famille et celle de son pays, dans un flux continu de langage riche et complexe. Heureusement pour les lecteurs non-anglophones, une adaptation en bande dessinée, réalisée par Eddie Campbell à la fin de la décennie, a été traduite en 2013 chez Çà et Là sous le titre La Coiffe de Naissance.

2001. Dessin : Eddie Campbell.

La collaboration suivante de Moore et Perkins s’intitule The Highbury Working et est donnée en 1997 (CD en 2000). Créée pour une soirée se tenant dans Highbury, un quartier du Grand Londres, cette performance est un exemple de l’exploration historique et magique par Moore d’un endroit précis, comme il a pu le faire dans From Hell.
En 1998, Moore et le musicien Gary Lloyd créent une version parlée de Brought to Light (CD la même année) et en 1999, Moore retrouve Perkins pour Snakes and Ladders (CD en 2002), donné lors d’une rencontre de l’Ordre hermétique de l'Aube dorée, autre exemple d’une œuvre dédiée à un lieu précis, ici le Red Lion Square, et à son histoire (Oliver Cromwell aurait été ré-enterré à cet endroit). Eddie Campbell en réalisera en 2001 une adaptation en BD (disponible dans A Disease of Language, qui regroupe cet album et The Birth Caul), également traduite chez Çà et Là, en 2014 sous le titre Serpents et échelles.
Enfin, Moore et Perkins donneront une dernière performance en 2001 avec Angel Passage, dédiée au poète et illustrateur William Blake (CD en 2002).
On le voit, le travail sur Spawn ou Supreme n’empêcha en rien Alan Moore de consacrer du temps à des travaux plus personnels, incorporant ses activités de magicien, l’histoire de sa ville et de son pays, ainsi que celle de sa famille. Ces aspects de son œuvre, peu visibles si on ne s’intéresse qu’à ses œuvres les plus connues, sont pourtant fondamentaux dans son travail d’artiste.

America’s Best Comics 64 Page Giant, 2001. Dessin : Alex Ross.

La phase suivante de la carrière de Moore combinera en partie les qualités de son travail grand public et ses intérêts plus personnels : les derniers scénarios de Moore pour les personnages de Rob Liefeld, qui datent de 1997-1999 (Youngblood avec Steve Skroce et Glory avec Brandon Peterson) avaient donné lieu à des réinventions complètes des personnages ; mais Moore n’avait pas pu mener à bien ses projets concernant ces personnages, le label de Liefeld arrêtant ses activités à ce moment-là. Moore a alors l’idée de plusieurs nouvelles séries indépendantes mais situées dans un même univers. Il trouve rapidement un éditeur en la personne de Jim Lee et de son label Wildstorm. Un premier problème se fait rapidement jour : Wildstorm est vendu à DC, avec lequel Moore a juré de ne plus travailler. Lee lui propose une solution inédite : il jouera le rôle de « pare-feu » entre Moore et DC – mais comme pour les pare-feu informatiques, les intrusions ne sont pas impossibles…
Malgré ses réticences et ne voulant pas priver de travail les dessinateurs engagés sur ces titres, Moore lance en 1999 la collection America’s Best Comics (du nom d’un éditeur des années 40). Elle est composée de plusieurs titres appartenant à l’éditeur, plus The League of Extraordinary Gentlemen, une série appartenant à ses créateurs, qui est la seule à ne pas appartenir à l’univers commun aux autres séries.
Ce n'est évidemment ni la première, ni la dernière fois qu’un univers partagé est lancé tout de go. Mais Moore étant aux commandes, la réflexion derrière l’ensemble de ces titres va au-delà d’une simple volonté de variété : Tom Strong (dessins Chris Sprouse) met en scène un personnage solaire et positif, aux antipodes des ultra-violents peuplant alors les comics de super-héros ; Top Ten (dessins Gene Ha) est une série policière type Hill Street Blues où tous les flics – et d’ailleurs tous les personnages – sont dotés de pouvoirs plus variés les uns que les autres ; Tomorrow Stories (dessins Melinda Gebbie, Jim Baikie, Rick Veitch, Kevin Nowlan et Hilary Barta) est une anthologie mêlant action, humour, good girl art et science-fiction ; enfin, Promethea (dessins J.H. Williams III) réimagine un personnage féminin à la Wonder Woman sous la forme d’une entité magique habitant des femmes (en général) à travers les siècles.
La variété est bien là, mais Tom Strong (36 numéros, dont une douzaine écrits par divers scénaristes dont Michael Moorcock ou Ed Brubaker) est aussi le résultat de la volonté de Moore de revenir aux sources des comics de super-héros, en l’occurrence les pulps (pensez à The Shadow ou Doc Savage, Tom Strong étant lui-même proche du modèle Doc Savage), avec une science-fiction mêlant modernité dans le propos et rétro-futurisme pour le visuel. Quant à Top Ten, la peinture d’une ville peuplée entièrement d’immigrants aux pouvoirs et aux mœurs parfois opposés est une ode à la tolérance et une version SF du melting pot cher aux Américains.
Si Tomorrow Stories ne semble pas être particulièrement remarquable, il faut signaler le peu d’appétence des lecteurs modernes de comics pour les anthologies, alors que les premiers titres de la fin des années 30 étaient presque tous des anthologies – et que Moore, comme tous les Britanniques depuis les années 50, a grandi avec des magazines de BD présentant plusieurs histoires (Eagle dans les années 50, 2000AD depuis la fin des années 70…). Lancer une nouvelle anthologie n’allait donc pas du tout de soi. Il faut aussi remarquer que Moore en a profité pour se livrer à quelques expériences narratives, comme avec un épisode de Greyshirt (inédit en français), un strip en hommage au Spirit de Will Eisner, dans lequel les pages présentaient un immeuble de plusieurs étages en coupe verticale, une histoire – et les bulles correspondantes – pouvant être suivie soit verticalement, page à page, soit horizontalement, étage par étage. Un petit bijou superbement mis en image par Rick Veitch.

Plusieurs incarnations de Promethea réunies, 1999. Dessin : J.H. Williams III.

Tom Strong est une série principalement divertissante, mais Promethea est bien plus ambitieuse : au-delà de l’aspect profondément féministe de la série, qui voit les personnages féminins habités par l’entité magique refléter l’évolution de la place des femmes dans la société du 18e siècle au 21e (avec en plus un homme, Moore dressant un portrait glaçant des effets du placard sur les homosexuels au milieu du 20e siècle), la série est en fait l’occasion pour le scénariste et magicien de présenter une théorie (au sens scientifique du terme) de la magie, inspirée de la Cabbale et de son Arbre de Vie. Si Wonder Woman avait été conçue par son créateur William Moulton Marston comme un personnage devant utiliser l’amour pour triompher de ses adversaires, Promethea en est une version post-moderne, Moore utilisant divers outils narratifs qui rendent la série à la fois didactique et fascinante par la profondeur du propos – et par l’excellence du travail de l’illustrateur.
L’aspect didactique du travail de Moore (présent jusque dans le nom du label : « ABC » !) a été critiqué par une partie du lectorat. Il reste néanmoins indéniable que le scénariste apporte à ses séries, et en particulier à Promethea, un supplément d’âme et d’intellect rarement vu dans les comics mainstream.

Le premier numéro de The League of Extraordinary Gentlemen, 1999. Dessin : Kevin O’Neill.

C’est avec The League que le jeu post-moderne des références, bien présent dans les autres comics ABC, atteint son apogée : la série tout entière est peuplée de personnages empruntés à différentes fictions, d’abord du 19e siècle, pour petit à petit s’étendre à la fiction sur plusieurs siècles. La première mini-série, qui se passe en 1898, met en scène un groupe formé de Mina Murray (Dracula), Allan Quatermain (un aventurier modèle d’Indiana Jones), Hawley Griffin (The Invisible Man), Henry Jekyll/Edward Hyde et du capitaine Nemo, qui se trouvent embrigadés par le gouvernement britannique pour affronter un mystérieux Docteur asiatique qui s’en prend à Londres (en fait Fu Manchu, mais les droits du personnage interdisaient de mentionner son nom) ; la deuxième mini-série, parue en 2002-2003, voit les Martiens atterrir (l’année de la parution du roman d’H.G. Wells) et la League ne pas pouvoir y faire grand-chose…
Le troisième volume de la League est un étrange objet intitulé The Black Dossier, sorte de manuel retraçant l’histoire du monde dans lequel sont plongés ces personnages, à travers des chapitres aux formes variées : BD, extrait de pièce (inventée) de Shakespeare, nouvelle mélangeant l’humour des histoires de Jeeves et l’horreur lovecraftienne, chapitre d’un roman dans le style de Jack Kerouac… et une utilisation des fameuses lunettes 3D (celles avec un verre rouge et un vert) des comics et des films des années 50 pour simuler un monde à quatre dimensions.
Moore travaille sur cette série avec le Britannique Kevin O’Neill, qui deviendra un de ses collaborateurs les plus proches, et qui déteste autant (et probablement plus) que Moore les super-héros et leur emprise sur les comics. Si The League a pu commencer en donnant l’impression d’être une sorte de version 19e des super-héros du 20e, l’aspect de jeu littéraire, et plus généralement métafictionnel, prend rapidement une importance certaine, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui s’amusent à chercher les références les plus obscures remplissant les pages de la série. Le réseau de références est d’ailleurs tellement dense que le spécialiste de la fiction victorienne Jess Nevins publiera trois volumes détaillant celles-ci.

La lune de miel entre Moore et Wildstorm ne durera malheureusement que quelques années : contrairement aux promesses, sûrement sincères, de Jim Lee, DC ne peut s’empêcher de mettre le nez dans ABC, avec pour conséquence l’obligation pour Moore et ses collaborateurs de modifier certaines des pages (ou des histoires) les plus susceptibles de provoquer une controverse. Moore n’apprécie évidemment pas, et finit par annoncer la fin du label America’s Best Comics (moins la League, qu’il pourra continuer chez un autre éditeur). Il prendra néanmoins le temps de terminer tout son travail sur les titres ABC, séries comme mini-séries et albums dérivés, et les derniers numéros paraîtront en 2006. Le troisième volume de The League, sorti en 2007 chez Wildstorm, pourrait paraître faire exception, mais il avait été terminé avant le départ de Moore de chez DC.
Une autre raison l’ayant poussé à couper les ponts pour de bon avec DC est leur attitude lors de divers problèmes liés aux adaptations en film de ses BD, dont des accusations lancées contre Moore en 2005 par des producteurs de films, qui l’ont accusé de plagiat pour l’adaptation en film de The League (descendue en flamme par la critique, soit dit en passant) ; les éléments incriminés semblent d’ailleurs être provenus du film et non de la BD d’origine et Moore fut extrêmement déçu par le comportement de la Fox (qui a produit le film) ainsi que par le manque de soutien de la part de DC. Ne ressentant déjà aucun intérêt pour les adaptations en film de ses œuvres, Moore va alors décider de ne plus rien avoir à faire avec cette industrie, et laissera tout l’argent des droits aux dessinateurs avec lesquels il a collaboré.

Tout ABC a été repris en albums en anglais, dont des versions luxes, mais plusieurs titres n’ont jamais – ou de façon incomplète – été traduits en France : Tom Strong n’a pas été fini (4 tomes chez Panini), bien que Terra Obscura, une mini-série dérivée co-écrite par Moore et Peter Hogan sur des dessins de Yanick Paquette ait été traduite chez le même éditeur ; Promethea n’a pas non plus été terminée (il manque un dernier tome chez Panini) ; Jack B. Quick, une courte série humoristico-SF tirée de Tomorrow Stories et dessinée par Kevin Nowlan, a été traduite chez Comics USA (par l’auteur de cet article), mais n’est plus disponible depuis longtemps. La League a eu plus de chance, puisque Delcourt et Panini, qui se partagent la traduction, la gardent au catalogue. Une lueur d’espoir subsiste : Top Ten vient de bénéficier en décembre 2015 d’une édition complète chez Urban Comics, il est donc possible que cet éditeur décide de proposer aux lecteurs francophones l’intégralité des autres titres ABC.

La récente édition intégrale de Top 10. Dessin : Gene Ha & Zander Cannon.

La conséquence principale des problèmes de Moore avec ABC est une annonce qui fit du bruit à l’époque : il ne couperait pas les ponts seulement avec DC, mais également avec tout le mainstream des comics. Il s’est d’ailleurs tenu à cette décision jusqu’à aujourd’hui, ce qui ne l’a pas empêché de travailler depuis sur divers projets en bande dessinée, comme nous le verrons dans la dernière partie de cet article.

À suivre : Alan Moore se paie un magazine, fait un détour par l’horreur lovecraftienne et se prend pour Dieu. Ou presque.

François

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