2016, une année en BD

Piccolo Topo(lino) : retour sur 2016 / 2016 : un autre instantané en bédé / L'après Angoulême, une autre sélection 2016 /

Les bédés de 2016 que vous avez peut-être ratées mais si vous les avez ratées c'est pas très grave, ça existe encore.

2016 est passé depuis maintenant un bon mois, le festival d'Angoulême cuvée 2017 vient de se terminer depuis une bonne semaine avec son lot de récompenses et il est toujours temps de profiter d'un petit retour sur la production de l'année dernière et puis nous aussi, nous avons bien le droit de faire des tops, des bilans, des best-of.
De plus, c'est une bonne chose de revenir sur une année entière de publication bédéiste qui compte pas moins de 5000 sorties (certes, intégrales et rééditions comprises mais ça reste un beau gros nombre), ça nécessite un chouette travail de réminiscence, une redécouverte de certains titres pour l'occasion et, malheureusement aussi, ça signifie supprimer, évincer, oublier plein de très bons ouvrages pour garder une quintessence faite d'un peu d'objectivité et d'une bonne grosse dose de subjectivité bien grasse.

Résultat, pourquoi pas proposer un bilan des modestes ? De petits titres chez d'obscurs et talentueux éditeurs qui ont publiés le travail de non moins talentueux (et obscurs) auteurs qui ont marqué d'une manière ou d'une autre cette année, avec un ricanement salutaire par ici, un pincement émotionnel par là.
Exit du coup les blockbusters qui le méritent, les très bonnes surprises à la presse dithyrambique et souvent méritée ou encore les albums de qualité chez des éditeurs au secteur marketing rodés et consorts. Pas un mot donc sur le puissant La Légereté, l'extrêmement drôle et instructif Kobané Calling, l'enrichissant et énergique Culottées, l'extraordinaire Shangri la, la magistrale conclusion du Rapport de Brodeck, entre autres. C'est peut-être frustrant mais c'est comme ça, ces albums sont très bons et il existe déjà bien des voix qui le rapporte, ainsi, place aux autres !

Catégorie "Ça ! C'est une bédé SuperFlux !" : Demon T.1 de Jason Shiga, éd. Cambourakis
https://www.cambourakis.com/spip.php?article761

Mathématicien et auteur de bédé, voire l'inverse, Jason Shiga nous livre le premier volume d'une saga prévue en 6 tomes. On y suit le parcours d'un homme qui tente de se suicider... pour s'apercevoir qu'il réapparaît constamment. Jason Shiga ne se donne plus aucune limite, toutes les expérimentations sont permises et il s'y connait dans ce domaine. Thriller réfléchi et méthodique aux accents humoristico-trash, c'est comme un beau petit cadeau de noël avec une tête de cheval dedans.

Catégorie "Des imbéciles heureux qui sont nés quelque part" : Cher Moktar de Yann Madé, éd. La Boîte à Bulles
http://www.la-boite-a-bulles.com/album-240-cher-moktar

En suivant une idée proche de celle de Magyd Cherfi (il en signe d'ailleurs la préface) avec son livre Ma part de Gaulois (chroniqué ici http://superflux-webzine.fr/lire/ma-part-de-gaulois-de-magyd-cherfi), Yann Madé, en réaction aux attentats de Charlie Hebdo et surtout en réponse au sujet d'identité nationale, s'est attaché à questionner ce cher Moktar et à se questionner sur ce sentiment d'appartenance.
En jetant un regard à la fois doux, drôle et lucide sur son vécu de lorrain de naissance, émigré en région PACA et aux racines bretonnantes assez floues, il remet tout en perspective avec finesse et simplicité, tempérant les excès autour de la notion d'identité et des psychoses que ça peut entraîner. Oui, ce n'est pas facile de s'en détacher et on peut aussi très bien vivre avec tout ce beau monde, suffit d'être moins con.

Catégorie "La véritable histoire du sexe féminin" : L'origine du monde de Liv Stromquist, éd. Rackham
http://www.editions-rackham.com/produit/lorigine-du-monde/

Après l'institution du mariage, l'autrice suédoise nous livre un nouvel ovni en bande dessinée. C'est tout bonnement un véritable essai extrêmement riche, dense et étayé sur l'évolution de la perception du sexe féminin à travers les âges.
Elle dresse les portraits de la vulve, du vagin, du clitoris au travers des anciennes religions protohistoriques et de leurs statuts idôlatrés jusqu'à nous emmener vers sa lente prohibition avec textes obscurantistes à la clé, religieux comme scientifiques, exprimés par une autorité essentiellement masculine. C'est avec beaucoup d'engagement et un humour salé que Liv Stromquist décortique ces documents et autres propos pour se délecter de l'absurdité de la chose. L'origine du monde est un ouvrage qui surprend et qui nécessite de l'investissement de la part du lecteur, c'est avant tout un ouvrage salutaire et passionnant.

Catégorie "De l'humour à l'heure du thé" : Apocalypse et petits biscuits de PrincessH et Pétronille, éd. Lapin
http://librairie.lapin.org/librairie/199-apocalypse-petits-biscuits-9782918653660.html

Qu'il est bon de rire et c'est parfait avec ce petit livre qui tiendra aisément dans un sac à main comme dans une poche de blue-jeans. Pour résumer, on y trouve des petits dessins tous mignons avec un humour déglingué. Un petit livre qui prouve surtout qu'on peut faire de l'humour avec tout et n'importe quoi et avec n'importe qui et même n'importe comment. Ça fonctionne à merveille !

Catégorie "Alcool" : Whiskey & New-York de Julia Wertz, éd. L'Agrume
http://www.lagrume.org/collections/litterature/whiskey-new-york/

Plus qu'un album à conseiller, c'est une autrice américaine d'une nouvelle génération alternative, relève de Robert Crumb. Julia Wertz, c'est d'abord une looseuse, mais une looseuse sacrément attachante, drôle, vivante et cool !
Sous la forme d'un journal pas très intime, elle raconte sa vie, ses multiples déménagements au sein de la Grosse Pomme dans des appartements plus ou moins miteux, ses déboires au travail, ses anecdotes sordides sur son quotidien, distillant de temps en temps son avis sur  notre monde contemporain. La force et la qualité de Julia Wertz, c'est de pouvoir parler de ses problèmes, notamment son alcoolisme, avec toujours beaucoup d'humour et étonnamment une évidente sensibilité, légèrement propagée dans ses aventures rendant toutes ses créations encore plus attachantes.

Catégorie "Horreur du quotidien, mention excellente" : La Famille Fun de Benjamain Frisch, éd. Çà et Là
http://www.caetla.fr/La-Famille-Fun

Déprimons un peu avec la famille Fun ! Accroché par un dessin guilleret qui emprunte tout comme il rend hommage au comic-strip américain de la première moitié du XXe siècle, l'auteur conte la lente destruction du cocon familial avec un père sombrant dans une dépression sévère, une mère trouvant un refuge psychologique auprès de psychanalystes charlatans et autres gourous et des enfants baladés, livrés à eux-mêmes dont l'un devra prendre les rênes de cette famille en déliquescence. Benjamin Frisch balance une charge robuste et affreuse contre une société aliénante où l'être humain perd peu à peu pied, manipulé par son environnement sociétal.

Catégorie "C'est d'utilité publique, ça devrait être remboursé par la sécu" : Hôpital Public, collectif aux éditions Vide Cocagne
http://videcocagne.fr/hopital-public/

Déjà responsable de l'album Les Désobéisseurs, autre album utile abordant les problèmes au sein de la fonction publique, la même troupe d'auteurs s'attaquent à l'institution médicale en usant de la même technique : des interviews de professionnels allant de l'administrateur du CHU de Nantes jusqu'à l'agent de bionettoyage en passant par l'anesthésiste et autres postes au sein de l'établissement. Abordant le manque de moyens, la déconsidération du travail, la gestion accablante, nous avons là une belle photographie édifiante du mal-être dans la profession qui en dit long.

Catégorie "Et le bébé, c'est pour quand ?" : Quoi de plus normal qu'infliger la vie ? D' Oriane Lassus, éd. Arbitraire
http://www.arbitraire.fr/livres_quoideplusnormal.php

C'est assez rare que ce thème soit abordé, l'autrice se lance ici dans la lourde tâche de dénoncer cette fausse obligation d'enfanter dictée par l'entourage et la société. Avec beaucoup d'énergie, de violence, d'intelligence, un peu de mauvaise foi et d' humour décalé, elle décrypte cette pression constante et éreintante qui suit la jeune femme lambda forcée de répondre à l'appel de la procréation. Un album efficace et original dont on peut saluer le travail de fabrication des éditions Arbitraire.
 
Catégorie "Les japonais aussi sont des êtres vivants" : Le Bateau-Usine de Takiji Kobayashi et Gô Fujio, éd. Akata
http://www.akata.fr/series/le-bateau-usine

Adapté d'un roman social et très engagé de Takiji Ishikawa, nous avons entre les mains un manga naturaliste qui n'aurait pas déplu à Emile Zola. Plongé dans une période historique et reprenant des faits réels, on y découvre tout un équipage de pauvres pêcheurs cherchant subsistance, forcés de se crever à la tâche par une direction tyrannique, aveuglée par la course à l'enrichissement... jusqu'à la révolte et au drame. Manga en un seul volume, c'est un témoignage frappant, âpre et intense qui bouleverse, et c'est une bonne chose, car bien qu'ils existent, on voit finalement assez peu sur notre territoire des récits si ouvertement furieux et poignants venus du pays du soleil levant.

Arrêtons-nous ici, est-ce suffisant ? Non, jamais, on pourrait aller plus avant bien sûr, multiplier les  références et oeuvres réjouissantes de cette année-là, dire un mot sur le touchant Regarde les filles, vanter la drôlerie glauque de Cruelle ou encore s'enrichir humainement avec La Menuiserie et La voie des chevriers. C'est juste qu'il faut savoir s'arrêter. Ces 9 titres sélectionnés, ces morceaux choisis, ont une particularité qui les placent un peu avant les autres, lorsque la question du choix a été posée, ils sont devenus évidents, revenus à notre bon souvenir sans trop d'efforts, le titre ne fut pas oublié, l'auteur presque devenu une référence personnelle, la couverture ? Imprimée dans l'esprit, voilà.
Ou alors, tout simplement, ils ont eu plus de chance que d'autres.

Quoiqu'il en soit, je peux vous assurer que c'est chaque année la même chose, et la nouvelle n'échappe en rien à la règle. le travail a déjà commencé.

Pour jeter un oeil aux lauréats d'Angoulême 2017, c'est ici : http://www.bdangouleme.com/1033,1033,palmares-officiel-2017

Yoann

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