Sutcliffe Jugend - The Muse

Courant parallèle particulièrement extrême et marginal de l'industriel, la scène Power Electronics engendrée au tout début des années 80 par le groupe Whitehouse n'a jamais touché un large public. Anti-musique absolue, mélange de fréquences sonores insoutenables et de hurlements haineux braillés jusqu'à l'épuisement, elle a attiré sur elle les foudres de tous les censeurs (le nom  du groupe fondateur, clin d'œil à la puritaine Mary Whitehouse, étant en lui-même hautement provocateur) et suscité tous les malentendus, les thèmes abordés pulvérisant en violence et en sordide tout ce qu'il était possible de concevoir. Sutcliffe Jugend, au départ side-project de Kevin Tomkins créé en 1982, peut se vanter d'avoir, au cours des années 90, repoussé à un niveau indépassable les limites de la torture musicale et de l'abjection morale au travers d'une poignée d'albums aux titres explicites, Death Mask (1995), When Pornography is no Longer Enough (1998) et surtout l'abominable The Victim as Beauty (1999), dont le concept n'était ni plus ni moins que la retranscription « musicale » d'un viol pédophile perpétré par un tueur en série. Impossible d'aller plus loin après ça. Scandales après scandales, les groupes précités ont bien été obligés de mettre un peu d'eau dans leur vin afin de dissiper les accusations concernant leurs intentions.

C'est donc (un peu) calmé que Sutcliffe Jugend existe aujourd'hui dans une nouvelle incarnation, moins directement offensive et plus expérimentale. Déjà le précédent album, With Extreme Prejudice, recelait d'authentiques surprises où la saturation brute faisait place à de brillantes trouvailles électroniques. The muse pousse encore plus loin cette démarche, dévoilant une musique inédite jusque-là, à mi-chemin entre un Power Electronics décharné, quasi silencieux par moments et une forme d'ambient austère, claustrophobe et pas du tout planante, sur lequel Tomkins dévide de sa voix salace ses histoires glauques et ses borborygmes incompréhensibles. A défaut de bousiller les tympans de l'auditeur comme par le passé, Sutcliffe Jugend pratique désormais une autre entreprise de sape psychologique, privilégiant le murmure sur le cri, l'angoisse sourde à la terreur frontale. Et ce faisant, il livre un album de musique synthétique parmi les plus singuliers et originaux de l'année 2016, du moins pour ceux qui, après être passés outre son aspect particulièrement minimal, sauront en déceler les multiples subtilités : le jeu sur les micros-larsens dont certains à peine audibles, les samples de voix oppressants, les discrètes références psychédéliques (les bandes à l'envers sur Stolen), les quelques moments où le groupe dévoile un climat enfin apaisé. The muse enfonce le clou d'une discographie qui, à l'instar de celle de leur comparse William Bennett, dévoile au fil des années une musique bien plus contrastée, réfléchie et riche que ce que leurs détracteurs veulent bien en dire. La provoc d'autrefois a fait place à une palette insoupçonnée, réservée aux courageux qui sauront entrer dans cet antre cauchemardesque pour en apprécier les vénéneuses beautés. Âmes sensibles s'abstenir, mais tympans ouverts de rigueur.

Sébastien

Fiche technique :

Artiste : Sutcliff Jugend
Album : The muse
Origine : Angleterre
Genre : Power electronics
Label : Deat Continues Records
Sortie : avril 2016

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