SuperFlux part à la rencontre de l'Homme Sauvage

C'est dans la profondeur des forêts d'Aspet que nous trouvons au lieu-dit Le Bois perché, un festival peu commun où Pan et ses multiples avatars sont célébrés.

Dans les bois des Petites Pyrénées, un événement se prépare depuis quelques temps. Un festival de musique qui n'a d'abord laissé entrevoir qu'une affiche magnifique et intriguante intitulée "L'Homme Sauvage". Pendant un an, j'ai guetté, observé les nouvelles, découvert l'affiche petit à petit pour arriver à ce vendredi 29 septembre.

Le jour est beau. Un grand soleil nous accueille, une légère chaleur nous enveloppe et nous voici au Bois perché, aux portes d'Aspet, derrière une colline boisée où se profile le lieu choisi. Le chemin est marqué, l'endroit nous accueille par des décorations sur les murs, des stèles de bois sont ornées de runes et de silhouettes, des feux sont aménagés et des troncs font offices de tables ou de sièges. Drapeaux et tentures arborent également ces étranges runes que l'on retrouve un peu partout sur le site, chaque endroit recèle quelques ouches parfois discrètes pour nous plonger dans l'atmosphère, comme des crânes d'animaux, cloches, andouillers, rameaux ficelés... On découvre l'endroit au fil des déambulations. Un soin tout particulier a été apporté à la construction du lieu : le bois prédomine, du comptoir jusqu'à la scène, surprenante, proche des fûtaies et cotoyée par une immense statue à la robe noire et aux ramures extravagantes, L'Homme Sauvage.

Il est temps. Ingrid Obled, musicienne accompagnée de son immense contrebasse et d'un nyckelharpa, commence à nous plonger dans son univers par petites touches envoûtantes de son archer sur les cordes de ce formidable instrument, étonnant autant par son aspect imposant que par la douceur du son. Sa musique nous enveloppe, habite l'environnement et ses habitants, on se laisse porter et le temps est en suspens.

Doucement arrive La Breiche, organisateur de ce bouleversant et sauvage festival. Le groupe s'installe avec sa vielle à roue et ses percussions pour nous servir des psalmodies héritées d'une mythologie pyrénéenne et d'une musique médiévale profane. Parfois en atmosphère envoûtante, parfois en pénétrante rythmique, La Breiche séduit par sa variété, sa richesse culturelle et musicale. C'est un plaisir simple d'écouter, de renouer avec des histoires du temps jadis et de plonger dans ce folklore pénétrant.

On s'enfonce un peu plus dans la violence avec Carne, à prononcer comme dans "vieille carne", un duo qui envoie du riff très classique mais efficace. Avec son sludge très puissant, Carne nous réjouit d'un son lourd qui enflamme cette après-midi et nous refile un bon coup d'énergie après avoir profité des fascinants artistes précédents. 

Et c'est avec autant de bonheur que l'on continue sur la même voie avec l'apparition de Witchthroat Serpent, un groupe qui détient la capacité de tout faire. Jouant sur tous les fronts, avec son apparente sonorité rock psychédélique auquel le design du groupe fait bien écho, le trio s'enfonce aussi vers du bon metal des familles qui n'en fait pas trop. Il reste dans des riffs impeccables et entraînants, accompagnés de textes occultes et voilà une formation bien efficace et maîtrisée. C'est encore plus réjouissant quand on se rend compte qu'on peut tout autant s'éclater et s'essouffler devant leur prestation en concert qu'en faire un superbe fond sonore pour les repas de famille (c'est à tester en tous cas). 

La nuit s'approche, on est là, dans notre coin de clairière et les ténèbres prennent place tout en douceur, nous enveloppant d'un peu de fraîcheur après cette journée torride. Le paysage change, il disparaît mais se ressent, les créatures de la nuit s'installent, de la plus petite jusqu'aux maîtresses de ces lieux, sans doute surprises par cette réunion peu commune, elles attendent et observent. 

C'est avec Gouffre que nous avons rendez-vous dans la nuit noire. Surprise. Un nom qui pourrait être trompeur ? Pas tant que ça. Gouffre ne joue pas dans la même cour que les précédents et même dénotera clairement sur cette journée. L'ensemble crée une atmosphère qui colle bien à la tonalité du festival et, pourtant, on reste bouche bée quand on écoute ces morceaux lorgnant vers un jazz éthéré et naturel, avec des emprunts à une musique orientale et d'autres nombreuses influences qui font de Gouffre une formation inclassable, jouant sur un terrain de liberté totale et faisant fi d'un registre en particulier. Mais n'allez pas croire à un joyeux bordel, tout se tient et je suis persuadé que leur création a touché tout le public et peut-être de manière différente pour chacun.

Nous sommes maintenant au coeur de la nuit et la conclusion arrive avec Sektarism. Il n'est pas loin de minuit et c'est idéal pour se laisser happer par l'atmosphère du lieu. 
Nous attendons cinq minutes, dix, quinze... rien ne vient. Au loin, des sons de tambours étouffés qui se rapprochent ainsi que des hurlements. On distingue des mots et on aperçoit des hommes en toges blanches, d'autres en rouge, les pénitents. Ils sont là avec des torches, une croix de fer et des "Repentez-vous !" hurlés par le maître de cérémonie. 
Les voici sur scène, le prêtre hurle, éructe, nous sommes tous condamnés, nous sommes tous des impies. Derrière, le guitariste et le batteur envoient un son bien lourd, l'effet est garanti, nous sommes effectivement foutus. 
Avec Sektarism, nous sommes plus proches du spectacle musical que d'un concert classique. Il y a une thématique, une mise en scène totalement assumée et jouée jusqu'à l'outrance. La harangue est extrême, les signes et les punitions également. En exagérant l'aspect de la pénitence religieuse, Sektarism la dénonce. On peut ne pas adhérer mais la performance reste remarquable et si cette radicalité peut faire rire, elle met également mal à l'aise. En tous cas, on est en droit de croire en l'efficacité du sermon vu le résultat sur les tripes de ertains spectateurs.

C'est ainsi, sur cette séquence torturée, que s'achève cette première journée à la rencontre de L'Homme Sauvage, une exploration pour certains, une communion pour d'autres et un repos de l'esprit, une évasion nécessaire et précieuse pour tous, toutefois ce fut mon cas.
Le retour se fait sans un bruit, dans le noir, entourés par les arbres. Au loin, sur le versant de la montagne, on entend le brame du cerf. Pourrait-il y avoir meilleur épilogue pour cette superbe journée ?

 

© Awen Onorim

 

Samedi. Un coup d'oeil par la fenêtre, il fait triste comme on dit bien souvent. Un gris profond et opaque, une pluie incessante, le premier réflexe est une absence de motivation, une envie de rester dans la chaleur de la tanière. 
Puis on y réfléchit. Hier le soleil était au beau fixe, le ciel d'une clarté honorable, agréable en toute circonstance avec une appréciable fraîcheur arrivant en toute délicatesse. Un temps parfait pour apprécier les multiples couleurs de la forêt, dans toute sa diversité éclatante. 
Aujourd'hui, c'est l'inverse, n'est-ce pas un symbolique et fantastique hasard ? Quoi de plus appréciable pour une célébration de la nature que d'en goûter tous les aspects ?
L'Homme Sauvage doit se vivre sous le soleil et aussi sous la pluie, dans toutes les conditions qui nous font voir son monde sous toutes ses coutures et ses secrets qui ne se révèlent que sous les gouttes. 
Certes, on patauge un peu, l'humidité nous saisit mais la musique est bien là, la nature nous attend et L'Homme Sauvage compte bien continuer à lui rendre hommage.

C'est avec Camecrude que la célébration recommence, un jeune homme équipé de sa vielle nous réveille doucement pour revenir dans le monde de Pan, des variations sur de longs morceaux aux sonorités piochant partout et tout ça avec un instrument, une voix et des boucles. Il lance des litanies doucereuses et, parti d'une structure assez minimaliste, arrive à des univers nouveaux et complexes. Ça me convient très bien, l'étincelle du festival reprend de plus belle.

Frank Sabbath arrive ensuite avec son plein d'énergie. Un trio de jeunes motivés s'aventurant dans un rock un peu curieux, des accents funk, et ne serait-ce pas des mélodies traditionnelles que j'entends à l'instant ? C'est rock et ça fonctionne, ils savent très bien ce qu'ils font et ont l'air de vraiment apprécier. En quelques morceaux, ils ont installé leur terrain de jeu et s'amusent très bien dessus, en osant s'aventurer dans tout ce qu'une guitare, une batterie et une basse peuvent faire. Pas besoin d'une puissance phénoménale pour eux mais les mélodies fonctionnent, mettent l'ambiance, envoûtent ou captivent.

Après quelques déboires techniques dûs à la mésentente entre l'humidité et le matériel électrique, Stille Volk est maintenant sur scène. La pluie s'est accrue et ne facilite en rien la tâche d'autant qu'ils sont nombreux sur scène, accompagnés de tous leurs instruments. Néanmoins, c'est avec une grande joie qu'on profite de leur performance et de cette force qui les caractérise. De contes pyrénéens en rites païens, leur répertoire est aussi fabuleusement riche au niveau du texte qu'au niveau de la musique, tantôt un folk prenant, tantôt très noire avec un son très rude. Stille Volk assure toujours et réjouit avec un choix de titres très hétéroclite en accord avec l'ambiance, une certaine "bestialité" musicale se libèrant sur scène.

Les deux compères suivant balancent une petite claque. Ou une grosse. Une basse, une batterie, des riffs bien lourds et une voix caverneuse qui pèse tout autant, les gars d'Herscher ne sont pas pressés et font bien ressentir toutes les vibrations de leurs instruments. Ils ne cherchent pas à faire de circonvolutions et prennent un immense plaisir à cette pure et franche simplicité ravissante. C'est un coup de fouet, un shoot de caféine, une petite fine qui se savoure et qu'on déguste avec euphorie.

A chaque entracte, en attendant la prochaine découverte, c'est le moment de visiter encore. On a beau passer au même endroit, parfois des choses nouvelles apparaîssent, l'environnement semble bouger et, surtout, des endroits cachés se révèlent. Ainsi en se promenant, un panneau se manifeste : il faut un peu s'enfoncer dans les bois pour découvrir une placette naturelle sous les frondaisons, et là un écran diffuse Haxän ! Au beau milieu du bosquet, on peut donc admirer ce monument du cinéma muet, l'un des premiers et plus beaux portraits cinématographiques au sujet de la sorcellerie, stupéfiante sensation que d'en profiter dans ce lieu.

Ce qui est bien avec ce festival, c'est qu'en un peu plus d'une demi-heure, on passe par tout et son contraire en terme de style musical. Avec Common Eider, King Eider, on change d'univers. Les deux musiciens nous apprennent à profiter du temps et de ce qui nous entoure.

© Robin Levet

 

Après quelques hommages et rites du chanteur-percussionniste-violoniste, leur atmosphère démarre et il faut être attentif, Common Eider, King Eider s'écoute avec les deux oreilles grandes ouvertes pour profiter des chuchotements, des souffles, des respirations, des chants lointains, des bois de cervidés qui s'entrechoquent, des notes fugaces et des envolées mélodiques d'une nature qu'ils habitent. C'est une expérience, une véritable communion entre les éléments et nous faisons partie de ce tout en musique.

La curiosité suivante est envoyée par Treha Sektori. Principalement une curiosité dans le sens où c'est le seul artiste à être équipé d'un ordinateur et d'un projecteur. Ce que propose le personnage est plutôt une performance, un spectacle peu commun où musique et vidéo se fondent, l'image accompagnant le son et vice versa. Une histoire est contée par chapitre, on écoute et on voit ce monde sans trop savoir de quoi il retourne, on en saisit des bribes, on est happé par de violentes incursions de percussions avant de retrouver sa respiration au début d'un nouveau chapitre. Il y a quelque chose d'éprouvant avec sa création, d'éprouvant et de fascinant à la fois, d'abord perdu, on tombe rapidement amoureux devant tant d'émotions et de sensations provoquées.

On respire un moment, l'univers de Treha Sektori hante encore l'espace et c'est au très sympathique Neønymus d'arriver. Un musicien oui, mais un conteur aussi et un homme fantastique.Il se présente et nous explique avec autant de passion que d'humour ce qu'il souhaite nous faire partager, soit une musique préhistorique, le son des débuts de la terre et des temps anciens. Pour ça, il est accompagné d'un belle et musicienne souche d'arbre ainsi que d'instruments de récupération. Fourchette, tuyaux en plastique, bois de cerfs, avec sa voix en sus, c'est quelque chose d'éthéré qui en ressort, des litanies parfois mélancoliques, parfois rêveuses. Neønymus s'impose rapidement comme quelqu'un de fascinant et propose une rencontre avec un passé, avec nos ancêtres en s'adressant à tout le monde, petits ou grands, il suffit d'être curieux.

C'est sur la fin de sa prestation qu'un événement singulier survient. Quatre hommes mystérieux, grimés de suie, habillés de noir, s'en vont allumer le grand bûcher. C'est l'heure du rite du feu. En cercle autour des flammes, le peuple est silencieux, fasciné, profitant de sa chaleur qui repose les esprits. Le feu hypnotise et chacun communie à sa manière. Source de vie et de mort, renouveau, cette pause bienvenue à la fois imposante et discrète marque de ses flammes cette rencontre musicale et unique.

 

On reste encore un long moment devant le brasier, ensorcelé par la lumière et les étincelles du feu, dévorant branches et bûches petit à petit. Il y a quelque chose de fascinant à profiter de sa présence. Bientôt, l'homme seul de N.K.R.T. nous emmène dans un univers moins accueillant, plutôt hostile et néanmoins assez prenant. Des os en guise de percussions, des variations de voix dans un micro trafiqué, cela commence comme un étrange voyage pour terminer en une expérience assez rude avec un brouillard assourdissant d'où une plainte biscornue s'extirpe, il faut s'accrocher et tenter de traverser cette tempête sonore.

Comme hier soir, c'est un nouveau tableau musical qui clôturera cette fin d'évènement. Ce n'est donc sans doute pas un hasard si avec Faction Senestre, nous retrouvons des accolytes de Sektarism et le retour de N.K.R.T.
Ce soir, le décorum est tout autre. On s'échappe de l'austère ambiance médiévale religieuse pour se retrouver avec un ersatz de dictateur fascisant sur la scène. Ce qui reste, c'est l'outrancier qui revient, les paroles crachées par le généralissime sont amplifiées, déformées par le micro, non sans rappeler des archives de discours d'un tristement célèbre petit moustachu et de bien d'autres. L'accompagnement est un mélange de rythmes militaires contemporains et de ceux d'un empire antique avec ses percussions métalliques.

Je ne saurais dire si le discours était long ou court mais il fait son effet, le micro est lâché, le despote est parti, c'est la fin de ce monde créé sur deux jours. Un monde qui nous rappelle d'où nous venons, ce que nous ne voyons plus, les excès de l'humanité,
la beauté, la douceur et la violence même de la nature. Magnifiquement sauvage, ce festival l'a été, dans tous les sens du terme et surtout dans celui un peu oublié. Il faut se détacher de tout sens moral, de notre monde et de notre société aliénante pour
pouvoir en profiter, retrouver, accepter et vivre avec cette part de sauvage en nous.

Difficile de quitter ces terres, cette atmosphère, ce moment de bonheur hors du temps. Maintenant, il faudra survivre, jouir de chaque instant et ne pas oublier ses racines en attendant les retrouvailles avec L'Homme Sauvage.
 

© Neønymus

Enfin, un grand merci à l'organisation et à l'équipe très accueillante. Je n'oublie pas de mentionner que, outre la bonne bière et le bon cidre, la nourriture proposée était terriblement fameuse également !
Le site du festival :
https://www.hommesauvage.net/
Et ceux des artistes présents !
https://ingridobled.com/
https://www.labreiche.fr/
http://wearecarne.com
https://witchthroatserpent.bandcamp.com/
http://gouffre.bandcamp.com/
https://sektarism.bandcamp.com/
https://soundcloud.com/camecrude
https://franksabbath.bandcamp.com/
https://www.facebook.com/Stille.Volk.Officiel/
https://herscher.bandcamp.com/
https://commoneiderkingeider.bandcamp.com/
https://trehasektori.bandcamp.com/
http://www.neonymus.com/es/musica/
https://nekurat.bandcamp.com/
https://www.facebook.com/Faction-Senestre-458569347855321/
Merci aux photographes, vous pouvez retrouver leur travail et apprécier leurs superberbes photos par ici :
https://www.facebook.com/hommesauvagepyrenees/
https://www.facebook.com/onodrim.photo/
https://www.facebook.com/robin.levet.1

Yoann

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