Oranssi Pazuzu – Värähtelijä

Dans le long et sans fin arbre des musiques extrêmes, il y a eu copulation de genres, mélange d'influences et inceste entre hybrides depuis très longtemps. Dans le sous genre black, on a eu droit à ce même constat, notamment avec notre très prolifique et unique scène française, souvent à l'origine d'innovations sans pareilles. On pense notamment au fameux son de guitare créé par Deathspell Omega, voire Blut aus Nord, guitares mortes calées sur des rythmiques fantômes ou électroniques, ambiance sépulcrale des familles garantie. Côté nordique, un groupe présent depuis les débuts du genre quasiment, Enslaved, avec des tonalités vikings au départ, se transforme peu à peu en mutant psychédélique héritier des années 70 sur le culte Isa (2004) et son successeur Pink floydien Runn (2006). Deux directions a priori sans lien logique, et sans aucune forme d'alliage possible. Jusqu'à aujourd'hui.

Les Finlandais d'Oranssi Pazuzu (dans une optique de bien-être de vos yeux, aussi bien que de mes doigts, je vais éviter au maximum de répéter les titres de l'album, bien que le copier/coller soit une option sincèrement envisageable) ont décidé de rendre ce fantasme réalité au cours d'un long et éprouvant voyage psychédélique et space black des plus uniques.

Si certaines expérimentations sont parfois éprouvantes physiquement et dures à suivre, nous sommes ici bien loin de la masturbation intellectuelle, tant le voyage proposé par Oranssi Pazuzu est cohérent et planant.

Le double LP nous propose une immersion dans une contrée black, sur des riffs maousses toujours mélodiques bien que parfois alambiqués, sur des sons de guitare mid-tempo de type nauséeux en boucle krautrock. La production et la rythmique aidant, le tout sonne très aéré même dans les moments les plus oppressants, avec des sonorités très jazzy. Le train lancé à pleine vitesse se transforme en un récital de mantras, rappelant les débuts d'Aluk Todolo par moment, dans le choix de la répétition, intégrant un fourmillement d'idées progressives à la Amon Düul ou encore Can. Le groupe fait le pari de la longueur, mais ne nous perd à aucun instant tant l'ambiance schizophrénique du disque devient accueillante, même dans les moments les plus agressifs (le fou Havuluu ou encore une leçon rapide sur comment ne JAMAIS ralentir en emportant tout sur son passage dans une fin apocalyptique unique).

Le disque a quelque chose d'unique dans sa façon de malaxer une orgie/bouillie sonore en rendant cohérents des éléments disparates (des touches d'ambiant, des mélodies feutrées et des riffs krautblack appuyés par des synthés sur le morceau fleuve Vasemman Käden Hierarkia). Oranssi bat la mesure, éclate les sphères des genres en ne gardant que l'essence maléfique de sa musique originelle (ambiance NOIRE, voix hurlées, mid-tempo oppressant). Bande originale parfaite pour tout un pan du cinéma horrifique (Valveavaruus), Värähtelijä est surtout un vortex hypnotique qui ne lâche jamais prise sur l'auditeur en prenant bien soin d'appuyer sur la répétition et les variations de boucles. Au final, il ne reste de black que l'esthétique globale, la recherche d'une ambiance lugubre, et quelques riffs bienvenus dans un tout d'une richesse inouïe. Long, généreux, pesant, déjanté, construit et déconstruit, ce chef-d’œuvre de musique extrême moderne nous est offert dans un des écrins les plus jolis qui soit, avec une pochette d'un bleu nuit glaçant. Indispensable.

Bertrand

 

Twitter icon
Facebook icon
Google icon
Pinterest icon
Reddit icon