Les Ritournelles de l'Enfer

Après une longue pause de plusieurs mois, perclus de quelques concerts bien trop alcoolisés et d’écoutes d’albums bien peu chroniqués, il était grand temps de se remettre au travail ! Et quoi de mieux qu’une liste pour repartir du bon pied ? C’est cool les listes ! Non !? C’est pas cool !? Ah merde… tant pis. Voici donc venir pour vous, chères lectrices et chers lecteurs, un petit florilège des quelques trucs pas trop dégueulasses qui me sont passés entre les oreilles au cours de ces trois derniers mois, mais qui n’ont malheureusement pas eu le privilège de figurer dans les belles colonnes de Superflux (sans déconner !). De là à dire que le rendez-vous deviendra régulier, il n’y a qu’un pas. C’est donc entre deux chroniques, mal écrites, d’albums inconnus et lorsque la flemme s’emparera à nouveau de moi, autrement dit assez souvent, qu’il vous sera proposé ce genre d’article « rattrapage » (fourre-tout) dans lequel j’étale comme un gros sagouin de quoi vous accompagner dans vos moments de solitude enténébrée, vos barbecues champêtres pluvieux et vos lectures échevelées du dernier Marc Levy.

Et quoi de mieux, pour entamer les hostilités, qu’un groupe au nom proprement imprononçable, Esoctrilihum, et dont le titre d’album, Pandaemorthium (Forbidden Formulas To Awaken The blind Sovereings Of Nothingness), semble sortir tout droit d’une des noires nouvelles de Lovecraft. Du coup, histoire de coller un peu au thème, ce one-man band français propose de vous écorcher les tympans à l’aide d’un death mâtiné de black metal complètement halluciné, alliant à merveille mélodies barbares et déferlantes de violences suffocantes pour vous plonger dans un cauchemar sonique absolument jubilatoire. Je ne pourrai que trop conseiller, à tout affamé de musique extrême qui se respecte, d’aller y jeter une oreille attentive. Il s’agit clairement pour moi d’une des plus grosses surprises de ce début d’année.
 

Plus classique, mais non moins intéressant, c’est au cœur de cette nouvelle vague de black metal dit « orthodoxe », qui nous déferle à la gueule depuis maintenant plus de dix ans, que sont nés les Allemands de Chaos Invocation (qui n’ont de chaos que le nom). Approche familière pour tous les habitués du genre, les Teutons nous proposent un black metal moderne aux mélodies plutôt agressives, voire parfois même épiques, charriant çà et là les restes d’un trash noirci, remontant à Celtic Frost, et quelques gouttes d’un doom assez judicieusement distillées. Point de suspens ici quant à la conclusion qui va suivre. En effet, ce Reaping Season, Bloodshed Beyond ne concourra pas au titre de meilleur opus de l’année. Néanmoins, il embarque suffisamment de bonnes idées, d’instants féroces et d’ambiances occultes, pour qu’on revienne dessus avec un plaisir chaque fois renouvelé.

Laissons à présent derrière nous le classicisme à l’allemande et attaquons-nous à un style tout boursouflé de trémolos agressifs et dissonants, noyé dans des nappes de synthétiseur aux mélodies éthérées et enveloppées de volutes mystiques. Cette courte description devrait rapidement éveiller vos soupçons, car c’est bien dès la première écoute et sans trop chercher à savoir qu’on se doute très rapidement qu’Eigenlicht nous vient tout droit d’outre-Atlantique. Digne héritier du très Nord-Américain « cascadian » black metal, c’est bardé de cette approche typique que, dans une structure à prédominance black metal, les Américains viennent mêler savamment un bon nombre d’influences, modernes comme anciennes, pour régurgiter sur ce Self-Annihilating Consciousness une musique aux abords classieux, qui pourra paraître ampoulée à certains, appariée de son lot suffisant de violence pour en faire une sortie indubitablement digne d’intérêt. 

Afin de contenter toutes les sensibilités, qui, comme chacun le sait, sont nombreuses chez les métalleux (attention : il n’y aura pas de heavy dans cette chronique !)  notre prochaine étape nous amène à l’autre bout du spectre musical. Là où il n’est point question d’intellectualiser quoi que ce soit, mais où les maîtres mots sont immédiateté, violence, instinct et bestialité, car c’est bien là que se retrouve Voidhanger. Side project de membres d’Infernal War et d’Yperit, qui, autant vous le dire de suite, ne sont pas venus là pour beurrer les tartines, mais plutôt vous tartiner la gueule à coup de rangers. Ce Dark Days Of The Souls ne restera certainement pas dans les mémoires, tant il ne révolutionne absolument rien, mais s’avère d’une efficacité redoutable, avec ses arômes d’urgence punk, il ponctuera à merveille vos soirées « métal » en nous rappelant à tous que la Pologne n’a pas que des clones de Mgla à offrir.

En sus de découvertes toutes plus ébouriffantes les unes que les autres, cette petite liste aura aussi le mérite de vous faire voyager. En effet, rares sont les groupes de metal extreme (de metal tout court d’ailleurs) israéliens qui parviennent jusqu’à nos oreilles… encore plus rares sont ceux qui valent réellement le coup qu’on s’y attarde ! Le second EP de ce jeune quatuor qu’est Mortuus Umbra, renforce ma tendance à croire que cette formation mérite d’être suivie de plus près.  Ambiances morbides et rituelles, ainsi que riffs rampants et puant la mort, sont au rendez-vous de cet Omnipraesent. Malheureusement bien trop court, mais irrésistiblement efficace, cet EP viendra nous faire patienter en attendant la confirmation sur un plus long format.

Cinquième étape de notre balade dans le monde enchanté du metal extrême pour découvrir ensemble l’album Poisoned Atonement. Et si sur leur premier méfait les Italiens de Demonomancy n’avaient que très peu d’identité, noyée dans l’approche terroriste et basse du front d’un war metal ayant trop souvent tendance à niveler les incursions non orthodoxes pour proposer une scène par trop souvent homogène, ici les ritals s’émancipent enfin ! Ils reprennent pour eux les gimmicks heavy/speed qui ont fait le succès de groupes comme Destroyer 666 sans pour autant perdre la bestialité et le nihilisme intrinsèque aux amateurs vouant un culte à Blasphemy et autre Bestial Warlust. Le trio clouté nous propose un album gargantuesque, empreint d’une réelle identité tout à la fois occulte et guerrière.

Après avoir écumé quelques sorties estampillées « noir metal » et autre « mort metal » (attention c’est pas fini !!), voilà un peu de quoi rassasier les affamés du pit, ceux qui s’acharnent régulièrement à perdre tout ou partie de leur nuque, ces mecs pour qui, bien avant d’être un groupe pour fillettes, regarder les hommes tomber se trouve être une activité à part entière qui s’entend au sens littéral. Ici on parle grind, ici on parle death et relents de hardcore noircis au charbon. Ce nouvel opus des bûcherons de Wake, frénétique et magistralement exécuté, viendra aisément épancher vos désirs d’agressivité et de violence sans jamais perdre en inventivité ou en clarté. Court comme n’importe quel bon album de grind, ce Misery Rites ne vous laissera néanmoins jamais un goût d’inachevé et, soyez-en sûr, vous rendra au centuple chaque seconde que vous lui accorderez.

Changeons maintenant un peu de registre et de forme. En effet, nous arrivons au point où je ne sais plus quoi écrire et mon rédac chef m’impose un quota de mots, il est donc grand temps de refaire une liste ! Voici donc une intrication de listes, « a list within a list », tout ça pour quoi ? Pour vous parler de l’album A Path Unknown du groupe Ion, bien évidemment ! Les caractéristiques de l’objet en question sont les suivantes :
Propre (sans jamais trop l’être)
Précis
Intelligent
Agressif
Ambiant
USBM
Post ceci
Black metal pour hipster en jean slim
Blackened cela
Progressive quelque chose
Mix entre Krallice et Altar Of Plagues 
Trois titres qui durent des plombes sans qu’on ne s’ennuie trop
Rien que pour ça, l’album mérite qu’on y jette une oreille. Plus sérieusement, Ion c’est bien.

Et s’il fallait encore vous convaincre que le black metal ricain propose autre chose que les projets ratés de Phil Anselmo, sachez qu’il existe encore des mecs toujours aussi fan du délire Legion Noire/Inner Circle et qui en sus ne sont pas trop des manches lorsqu’il s’agit d’écrire des compos de black metal. Et, tel Dieu le père allumant la lumière, ainsi fut créé le Black Twilight Circle et ils virent que c’était franchement pas mal ! Si ce nom bizarre ne vous dit rien c’est bien fâcheux, mais rassurez-vous, ce split n’est pas la plus mauvaise manière de vous y frotter pour la première fois. Avec Volahn et Xaxamatza aux commandes, attendez-vous à du black cradingue, à la fois moderne dans son approche et old school dans son exécution et ses influences. Deux titres, dix minutes, ce Gods Of Pandemonium s’avère excellent à tous les niveaux. Épique, occulte, parfaitement féroce, ce split album ravira, à coup sûr, tous les réfractaires à ce qui va suivre.

Car ce qui suit n’est autre que le dernier né de Portal. Portal c’est quoi ? C’est typiquement le genre de groupe de metal extrême qu’on retrouve régulièrement chroniqué de manière dithyrambique dans des zines mainstream (genre, au pif… Pitchfork), où on vous expliquera que ces mecs sont des génies extraterrestres, propulsant le death metal des Australiens au même rang que le jazz d’un Charles  Mingus. En bref, une bonne grosse dose de masturbation pour intellectuel /anthropologue de la musique. Du coup, aucune raison que Superflux ne s’y mette pas ! Ce Ion est complexe (Nan ! C’est vrai !? Portal ? Complexe ?), hermétique, méchamment technique et toujours aussi cauchemardesque et angoissant dans ses ambiances. Néanmoins, on oublie ici le voile mystique des précédents opus pour un son plus cru et une production squelettique levant définitivement le voile sur le niveau de technique atteint par Portal. Album vertigineusement dense en tout point et suffisamment court pour ne pas devenir « indigeste » (on en rigole d’avance). À écouter en fond quand vous faites la vaisselle.

Il est maintenant grand temps de revenir aux choses sérieuses, et quoi de mieux pour ça qu’un peu de black metal espagnol… merde, non, français ?! Bref un duo répondant au doux nom de Sulphur Seas, vous ne connaissiez pas ? Parfait, moi non plus ! Et quel bien m’en à pris d’aller jeter une oreille du côté de chez Suzanne (ou Ursula ?). Tel un bout de passé lointain vous revenant en pleine gueule, ce premier opus transpire allégrement la tristesse empreinte d’une étrange mélancolie. Morbide, mais pas que, l’ambiance rampante distillée par les deux compères semble tout droit sortir d’un étrange tableau vieilli par le temps et la crasse. Rurale, terreuse, amère, maladive et violente, sans jamais être grotesque ou trop caricaturale, la musique de Sulphur Seas fleure bon la poussière et la terre imprégnée de sang et pilonnée par un soleil de plomb, un jour d’été trop long.

Là où certains en sont à leur énième répétition en dix ans d’existence sans avoir jamais enregistré quoi que ce soit, d’autres entament leur chant du cygne en ce début d’année 2018. Ceux qui suivaient un peu l’évolution de Panphage (à priori pas grand monde), et suite aux déclarations du principal intéressé, avaient pour beaucoup senti le vent tourner depuis la sortie du précédent album. Cette fois-ci, c’est bien la fin, et quelle fin majestueuse ! Ce Jord semble être l’album le plus personnel du suédois, alliant intelligemment la force des deux précédentes sorties du groupe. Attendez-vous à un parfait mixage de brutalité underground et d’atmosphère païenne apportant le souffle nécessaire aux compositions pour emporter l’auditeur au cœur du froid scandinave. Un vrai bon album de métal noir, digne héritier des vieux Bathory  et autres Enslaved. Furieux, épique et guerrier, Panphage ne pouvait rêver plus belle mise à mort que celle-ci, au faîte de son art.

Mouvement… en voilà un nom qu’il est bien trouvé ! Les Français de Chaos Echoes n’auraient pas pu trouver titre d’album plus proche de la réalité tant leurs compositions semblent se mouvoir sans discontinuer, telle une entité aux formes corrompues et cauchemardesques. Un cauchemar psychédélique, quasi instrumental ou Aluk Todolo et Morbid Angel s’amalgament dans une transe absolument hypnotique, qui, malgré ses quelques flottements, ravira les amateurs du genre. Plus intéressant que leur précédent opus, Transient, qui se perdait en circonvolutions inutiles, cet album plus concis, plus direct, vient définitivement asseoir Chaos Echoes comme étant une valeur sûre du paysage extrême français.

Finissons ce tour de piste « early 2k18 » en grande pompe, avec ce que je considère comme une prouesse absolument géniale et j’assume ce propos quitte à me faire taper sur les doigts. Vous le saviez vous ? Que le dernier opus des vieillards Autrichiens d’Abigor était sorti au tout début de cette année ? Plus précisément le 3 janvier ? Je l’avais vu passer, fugacement, sans trop y prêter attention, pensant l’écouter d’une oreille distraite pour qu’il finisse dans les oubliettes, à présent bien pleines, de Bandcamp. J’avais apprécié leur précédent effort, Leytmotif Luzifer, un album à la dissonance et l’ambiance toute particulière pour ce vieux groupe pour lequel j’ai une profonde affection, en particulier concernant sa première période. Je n’attendais clairement plus grand-chose de leur part et surtout pas une surprise de cette ampleur. Tout à la fois délirant de crasse et d’inventivité musicale, cet opus absolument paradoxal allie à merveille contorsion métallique rampante et concision totalitaire, le tout dans un format sonore tout droit sorti des couloirs du temps. Véritable ode maladive à Mayhem ou Darkthrone, ce Höllenzwang (Chronicles Of Perdition) impose une dynamique à la fois tellement familière et complètement renouvelée tant le duo maîtrise son sujet de la première à la dernière minute, proposant, à l’inverse de l’adage, de faire du vieux avec du neuf et d’y recoller au chant un Silenius au pinacle d’une transe irrésistiblement maléfique. Ce nouvel album d’Abigor, s’il ne plaira clairement pas à tout le monde, dans son approche conceptuelle comme sonore, n’en est pas moins une authentique leçon brûlante d’authenticité de ce qui se fait de mieux dans le petit monde du black metal lo-fi.

Samuel

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