La Galette des Rois: Retrouvailles

Pour cette édition de la galette des rois, la thématique regroupant ces disques reste au final une excuse vu qu'on va faire un pot-pourri des sorties disques topées valant le coup d'être mises en avant. Cette galette des rois, en plus de signer le retour de la rubrique, sera un retour sur les disques que l'on n’a simplement pas commenté chez SuperFlux, et à tort. Une galette des rois qui représente l'essence même de la rubrique : on se balade dans mes étagères et on en extrait des pépites. Un joli programme de beautés en tous genres.

Dälek – Endangered Philosophies

Noir, c'est noir. Dälek nous est revenu en 2017 chez Ipecac Recordings, label qui les a fait éclore dans un contexte de musiques non hip-hop, qui leur a donné cette opportunité de graviter dans une variété musicale qui sied tant à leur mixture et qui leur a permis de faire des rencontres en tous genres (tournées, artistes). Mc Dälek évolue une nouvelle fois avec son nouvel acolyte Mike Manteca (Asphalt for Eden), Oktopus ayant rejoint d'autres horizons. Cela fait une vingtaine d'années que le son Dälek avance et navigue entre contrées agressives noisy et industrielles (Absence, Gutter Tactics) et envolées beaucoup plus contemplatives et lumineuses (Abandonned Languages). Le précédent opus (on en a parlé ici) Asphalt for Eden montrait clairement un besoin d'aérer ses compos et de les rendre plus religieuses et éthérées. Les nappes se calmaient quelque peu en agression pour laisser découvrir un côté encore plus aérien et laisser le mc poser sa prose.
Sur Endangered Philosophies, c'est tout l'inverse. Le combo enfonce sa musique dans quelque chose d'encore plus sombre que par le passé, une sorte de bourbier des plus nauséeux et encore plus rêche et mid-tempo. Il en ressort un disque monolithique, entité d'où pas grand chose ne ressort en particulier, comme une seule piste malodorante et progressive, aux forts relents kraut. Le hip-hop de Dälek n'a jamais semblé à la fois aussi malade et pourtant composé ou travaillé que sur cet opus.
Par le passé, même dans les moments les plus agressifs et saturés, Oktopus arrivait à toucher une grâce mélodique, presque shoegaze. Cette grâce s'est aujourd'hui empêtrée dans une noise aux relents dub (Evanescence de Scorn en tête) malingre, pour notre plus grand plaisir. La version 2017 de ce hip hop n'a de hip hop que l'impeccable flow de Mc Dälek, sa prose en forme de revendications coup de poing, ses influences old school sur le fond (Boogie down productions, Gang Starr). En dehors du fond, de l'importance de la cause noire dans les sujets, la musique du combo est toujours plus proche de sa recherche industrielle et expérimentale, lorgnant vers Faust, Throbbing Gristle ou encore Scorn.
L’Amérique de Trump n'a qu'à bien se tenir, car c'est un cru 2017 des plus haineux et douloureux que nous balance Dälek. On les savait capables de tout, mais cette galette est probablement la plus jusqu'au boutiste qu'ils ont pu nous livrer. Les trois faces sont d'une gravité et d'une lourdeur sans précédent. Endangered Philosophies est un cri de guerre noir, une perle sombre qui nous invite à libérer nos chaînes à l'image de ces mains menottées du dos de la pochette.
Dälek le prouve encore une fois. Leur musique n'est esclave d'aucun courant ni d’aucune caricature et ils sont porteurs d'une diversité sonique sans pareil. Une aventure passionnante d'amoureux du son et des textures, mais aussi des mots. Touchant, déroutant et lourd. Indispensable.

Mots clés : Expérimental, Hip hop, Ipecac, Ovni, Dub, Bourbier

Ex Eye – Ex Eye

Vous connaissez probablement Colin stetson, jazzeux le plus réputé de la sphère rock, vus les noms avec lesquels il a pu travailler (Arcade Fire, Bon Iver en tête). Vous connaissez probablement moins Greg Fox, à moins que vous n'arpentiez ces pages de manière assidue vu qu'il est le batteur de Liturgy, groupe ayant signé avec The Ark Work ce qui reste probablement l'un des meilleurs disques de 2015 (chroniqué ici même). C'est donc accompagnés de deux prodiges de la scène de musique improvisée américaine, Toby Summerfield à la guitare et Shahzad Ismaily aux nappes et synthés en tous genres, qu'ils décident de monter le projet Ex Eye, idée qui taraudait Stetson et Fox depuis un moment. Bien leur en a pris. Sorti cette année chez Relapse, l'objet est un OVNI psychédélique comme on en sort peu. Quatre pistes, quatre ambiances délirantes et mystiques qui annoncent clairement les velléités du projet. On retrouve la batterie sèche et épileptique de Liturgy qui rythme et arrondit les ambiances éthérées et noisy du saxo et du violon de Stetson, le tout s'emballant parfois dans des contrées métalliques, notamment grâce à la guitare. Ex Eye ne reste pourtant pas dans les sentiers battus d'un Zorn (on aurait pu le penser en voyant les mots psyché, sao, rock et noise accolés). Le langage de Stetson est cotonneux, vaporeux et étiré.
Même dans les moments les plus agressifs, que Greg Fox n'hésite pas à agrémenter de blast beats infernaux et décharnés, la musique d'Ex Eye reste foncièrement aérienne. On soupçonne l'apport des synthés, véritable entité à part entière qui donne ce grain ambiant (pas loin d'un Inade) unique élevant la musique d'Ex Eye dans une sphère contemporaine. L'art de la répétition et de l'agencement évolutif des morceaux rappelle même les plus grands passages de Steve Reich pour le côté faille temporelle et perte des repères. Ex Eye est un labyrinthe extrêmement composé, jouant avec l'aspect charnel de sa musique pour agencer ses boucles langoureuses.
Il en ressort donc un essai concluant qui transforme l'addition de personnalités musicales uniques et reconnaissables en quelque chose de bien supérieur à une hydre à quatre têtes. Le parti pris d'une production et d'effets accueillants peut paraître déroutant au début sur des pistes qui auraient pu sonner comme une fin du monde noisy aux teintes grind. C'est pourtant le ciment d'une galette unique au croisement entre musique concrète, post métal apocalyptique, free noise psychédélique et mystique. Ex Eye est toujours sur la brèche. Si seulement on pouvait les voir par chez nous.

Mots clés : Expérimental, noise, free music, Liturgy related, psyche.

Oxbow – Thin Black duke

Le retour d'Oxbow a quelque chose d 'inespéré, et d'extrêmement touchant. Déjà, il est jumelé au retour d'Hydrahead records, comme si Eugene Robisnon et Niko Wenner ne voyaient plus Oxbow sans l'estampille Hydrahead. Cela faisait dix longues années que l'on avait perdu de vue Oxbow, depuis le fondateur A Narcotic Story en 2007. Certes on avait eu des projets en tous genres, le DvD The Luxury of Empire, les poèmes sur scène, le projet fun Black Face, mais on voulait notre dose d'Oxbow qui avait atteint un summum de créativité et d'alchimie sur son dernier opus. C'est donc évidemment avec un brin d'émotion qu'on a glissé ce Thin Black Duke dans la platine. Effet immédiat, retrouvailles avec un vieux pote, au bistrot du coin.
Oxbow a vieilli. Certains vous diront comme un bon vin. Je ne pense pas être pleinement d'accord avec cette assertion. Oxbow a vieilli comme un être humain, et comme au final ses fans. C'est d'ailleurs déroutant de ressentir autant d'accueil et d'aspect chaleureux à l'écoute d'Oxbow, ce groupe qui nous mettait en danger permanent. Certes, on savait que la période Serenade in Red était révolue. A narcotic Story avait ouvert une nouvelle ère musicale, avec la prise de pouvoir et de confiance en lui de Niko Wennner en tant qu'arrangeur. Dés 2007, Oxbow présentait des cuivres, des chœurs et des cordes et avait délaissé l'aspect rêche et noise, voire complètement doom du passé pour venir cracher son venin sous une nouvelle forme, que je trouvais encore plus dérangeante et sournoise.
A Narcotic Story était certes déjà moins frontal, plus composé, mais s'en dégageait toujours ce malaise sexy et bluesy, le disque suintait encore plus la sueur et le foutre et on terminait l'écoute exténué.
Aujourd'hui, lorsqu'on écoute Thin Black Duke, on est au contraire rassuré, protégé et agréablement mis dans un cocon. La faute n'est pas mise sur les arrangements divers et variés, ni sur la forme, ni sur un quelconque assagissement vocal ou musical. Eugene est toujours aussi versatile, entre hurlements glaçants, chant crooner, chant aigu et douloureux, voix parlées. La voix d'Eugene est toujours à elle seule une dimension unique dans la musique d'Oxbow et porte les mélodies, riffs, arpèges et arrangements en tous genres. Non, Oxbow n'a pas changé. A se demander si c'est d'ailleurs pour cela que l'on est aussi à l'aise à l'écoute du disque. Thin Black Duke est notre salon avec chauffage, whisky à la main, chaussettes doublées aux pieds. Pour beaucoup, c'est un réel problème qu'Oxbow ne les mette plus en danger, ne les fasse plus se tordre de douleur. J'avoue avoir aussi été étonné. Pourtant, Oxbow s'est lui même mis en danger pour nous livrer ce qui restera de putains d'excellentes compos de noise rock bluesy tortueuses. Thin Black Duke est un putain d'album d'Oxbow et je ne regrette pas d'avoir vieilli avec eux et d'apprécier le confort que le disque m'inspire.
Oxbow 2017 fait du bien tout en restant barré à l'image d'un disque de Tom Waits, et c'est tant mieux.

Mots clés : Noise rock, Oxbow, Hydrahead, blues, Cocon

Impure Wilhelmina – Radiation

J'ai toujours eu une affection particulière pour la scène hardcore et rock lourd suisse des deux décennies passées. Iscariote, Nostromo, Unfold, IW. Ces groupes partageaient d'abord une éthique musicale mais aussi un son et un grain particulier, souvent forgé par le génial Serge Morattel. En 2017 et sur Radiation, le bonhomme est toujours aux manettes, et c'est tant mieux.
J'avais quelque peu délaissé IW sur Black Honey en 2014.  J'avais alors peu adhéré à leur évolution plus mélodique, et le chant clair de Michael m'avait peu emballé. C'était en fait une énorme déception vu l'affection que je portais au groupe depuis Afraid. I Can't Believe I Was Born in July avait été un réel traumatisme musical pour moi. Il alliait lourdeur hardcore, haine viscérale, rythmique dingue et feeling mélodique hors pair avec des riffs déchirants. C'était leur marque de fabrique qu'ils avaient poursuivie sur L'Amour, la Mort, l'Enfance Perdue. Ce groupe était viscéral, d'une force émotionnelle marquante. Ils réussissaient à allier les plus gros moments galvanisants d'un Breach, la misanthropie d'un Botch, le tout relevé par un feeling mélodique unique. Leur musique vivait et faisait vibrer. C'était unique dans la scène et les gaziers ne cessaient de répéter « Listen to My Dying Bride ». Riffs de beauté de fin du monde, guitares qui communiquent et qui chialent, Lisabö like. Leur virage voix claire, mélodies outrancières, son plus rock m'avait donc laissé sur le carreau. J'étais passé à côté du train. Je l'ai repris sur Radiation et grand bien m'en a pris. Je suis aujourd'hui conquis. Le parallèle pourrait être fait avec l'évolution de Cave in et son virage sur le génialissime Jupiter (non je ne parle pas de notre très cher président). Autant Antenna, sa suite était en demi teintes, autant Jupiter reste fondateur. IW réalise à mes yeux la trajectoire inverse et transforme l'essai Black Honey avec ce Radiation..
Radiation devient meilleur au fil des écoutes et imprime sa vibe lourde et mélancolique de manière de plus en plus pesante. Le disque est un bijou de production et laisse entrevoir la teneur mélodique derrière les riffs lourds, égrène quelques escapades aiguës et noisy (qui ont toujours fait la marque de fabrique du groupe) sur fond de rythmiques dantesques, voire blast beatées (et oui l'escapade Vuyur a laissé des traces).
Quant à la voix, à l'image de Cave in sur Jupiter, on s'y prend et les hurlements ne nous manquent plus. On les retrouve un court instant sur un Murderers tout aussi groovy que le reste de l'album (bon dieu cette basse!). Un excellent cru, et mes retrouvailles avec un amour jusqu'ici boudé. A bientôt sur scène pour les retrouvailles physiques.

Mots clés : Impure Wilhelmina, Petit Suisse core, Mellon Collie, Rock lourd, Cave in, guitares pleureuses

Comity – A Long, Eternall Fall

S'il y a bien un retour qui fait du bien, c'est celui des parisiens de Comity que l'on avait perdu de vue en 2011 avec The Journey is Over Now. Ce serait peu dire à quel point le combo avait été essentiel dans le paysage des musiques extrêmes françaises et avait catalysé tout une nouvelle esthétique mélangeant hardcore chaotique, plans cérébraux et déconstruits et un feeling mid tempo plus mélodique et plombé. Comity était une perle rare, créant sa propre légende à force de concerts toujours plus nombreux, ayant côtoyé les grands noms outre atlantique.
Comity ramène à une époque, à tout un pan d'une musique ayant extrait la beauté du chaos, ayant fait le pont entre scénes proprement coreuses et beauté aux confins du post métal . J'invite tout le monde à poncer ..As Everything is a Tragedy (2006) si ce n'est pas déjà fait pour se rendre compte de la beauté désolée de la musique de Comity.
Retour en 2017 donc, avec l'aide de Throatruiner Records, excellente structure (Cortez, Satan, Plebeian Grandstand, Vuyur) qui semble avoir fait main basse sur une certaine esthétique d'une violence musicale exacerbée avec des groupes aux identités bien uniques.
A Long, Eternall Fall fait du bien. Si Comity nous avait manqué, c'est surtout toute une époque qui semblait révolue avec leur absence, voire toute une esthétique. Pourtant, avec leur retour tout est bien toujours à sa place, et bien plus facilement accessible (finies l'époque des chèques aux distros, en deux clicks on obtient ce que l'on veut). Certes, il y a des variations, mais le noyau du gouffre désespéré qu'était Comity est intact.
Si le groupe adorait par le passé jouer sur des morceaux fleuves étirés, avec des mouvements au sein des pièces pour mieux nous perdre dans un dédale chaotique qui se sublimait dans des passages midtempo bienvenus, il décide aujourd'hui de laminer son auditoire de manière bien plus frontale en insistant sur l'aspect décharné de sa musique et du riffing. Comity ajoute même un énorme feeling rock n roll totalement nouveau et galvanisant, rappelant presque l'énergie d'un Entombed des débuts. Immédiateté donc, laissant un peu de côté les longs passages mélancoliques. Comity impose sa propre modernité et nous livre son amour pour les mandales directes  et dissonantes qui ont forgé leur culture. Diaboliquement génial et grisant. Six ans d'absence pour un retour qui signe une nouvelle ère sans pour autant changer d'un iota. Le meilleur groupe de France. Fav, comme on disait !

Mots clés : Culte, Hardcore, Rock n roll, Chaos, Comity, Paris, Fav

With the Dead – Love from With the Dead

Je me souviens avoir été réellement emballé par le retour de Lee Dorian à ses premièrs amours, le doom. J'avais aimé l'album éponyme de With the Dead. Pourtant, le temps ayant passé, c'est surtout l'absence de Cathedral qui me manquait au-delà de tout. Je m'étais rabattu sur ce qui s'en réclamait et s'en rapprochait le plus. Oubliez.
Love from With the Dead est le meilleur album de doom depuis Forest of Equilibrium. Oui, j'assume pleinement ces propos. With the Dead en 2017 est une entité à part entière qui enterre tous ses contemporains (je pense aux bande mous Electric Wizard, plus balayeurs que sorciers ces derniers temps). LFWTD est long, granuleux, les morceaux sont étirés, la gratte est lourde et crade, le chant faignant unique de Dorian fait enfin son grand retour, maitre de cérémonie n'ayant aucune comparaison. WTD est le meilleur projet de doom, enfin ! On prend notre pied sur cette production rauque, sur cette rythmique démoniaquement lourde, cette basse qui claque, ces toms qui s'envolent et cette guitare qui joue depuis le fin fond d'un placard ces riffs d'outre tombe à la gloire du malin, pour s'échapper dans des pseudo soli insensés.
Si j'étais médisant, je dirais que la désertion de Mark Greening et le retour du poto Leo Smee (oui messieurs!) ne sont pas étrangers à cette alchimie nouvelle dégagée par le disque.
Un bond en arrière de de presque 30 ans  dans la manière d'aborder leur son. Exit le besoin d'intégrer de la modernité, d'expérimenter. Un brouillard de fuzz écrasant, voilà tout. LFWTD a ce son qui déborde dans tous les sens, rappelant presque un sludge originel, le tout en mode rouleau compresseur. Suffoquant, déjà culte comme un jeune ayant vieilli trop tôt. WTD latte les couilles de toute une scène avec ce disque trop long, trop crade, trop gras, trop nonchalant, trop classique, tous ces adjectifs le rendant donc littéralement indispensable. Meilleure came de ces trente dernières années. J'invite tous ceux qui avaient enterré Lee Dorian a réciter leur dose de notre doompère en se flagellant le corps avec des braises. Album corrosif et venimeux, saturé en gras.

Mots clés : Fuzz, Diable, Doom, Père spirituel, Lee Dorian, Cathedral. Culte.

Bertrand

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