Hero of Time

Pour la grosse majorité des amoureux de Nintendo, le « petit artisan » japonais, Zelda constitue indéniablement la plus savoureuse des madeleines de Proust. Depuis le tout premier Legend of Zelda réalisé au milieu des années 80 par Shigeru Miyamoto et Takashi Tezuka, la firme Kyotoïte a consciencieusement fourni à chacune de ses consoles au moins un épisode des aventures de l’elfe au bonnet vert. Et pourtant, il serait un peu réducteur de cantonner cette série presque aussi vieille que moi à un rôle de simple piège à trentenaires mélancoliques. Nintendo n’est pas le dernier à chatouiller la fibre nostalgique de son public cible, c’est un fait, mais ce n’est pas pour autant qu’il se laisse aller à la facilité en recyclant d’année en année la même immuable recette. Sur la base d’un même univers et d’un même cœur de gameplay, chaque épisode canonique ou presque est développé autour d’une idée novatrice susceptible de modifier drastiquement le game design ou la direction artistique, quitte à parfois se mettre à dos toute une partie des amateurs de la série. Et si le dernier opus en date, Zelda Breath of the Wild, se veut un parfait exemple de cette philosophie un peu paradoxale en allant flâner sur les terres du monde ouvert, réputées chasse gardée des développeurs occidentaux, son aura de prestige n’atteint pas encore celle de son illustre ancêtre de près de vingt ans son aîné, j’ai nommé Zelda Ocarina of Time. Encore classé premier sur des sites de regroupement de notes tels que GameRankings ou Metacritic, ce dernier doit autant sa notoriété et sa place à part dans le cœur des joueurs à ses indiscutables qualités qu’au contexte dans lequel il fut commercialisé.  En 1998, cela faisait déjà plusieurs années que la 3D avait colonisé le jeu vidéo console. Plombé par une hype aussi maladive qu’inexplicable, le bon vieux pixel s’effaçait de plus en plus au « profit » de polygones atrocement laids qui hantent surement encore les souvenirs de nombreux joueurs (1). Mais au-delà de l’esthétique, c’est surtout en termes de game design que les pionniers de la 3D se cassèrent les dents, notamment sur des genres tels que le jeu de plateformes ou l’action-RPG où le passage de la 2D à la 3D nécessita de repenser de A à Z la façon de concevoir un jeu. En tant que premier épisode en trois dimensions d’une série mythique, inutile de dire que Zelda Ocarina of Time était attendu au tournant. Le résultat fut celui que l’on sait, une claque monumentale aussi inventive qu’audacieuse qui marqua aussi bien l’industrie (2) que l’esprit des joueurs. Il y aurait beaucoup à dire sur ce jeu somptueux mais c’est plus particulièrement de sa bande originale, et notamment de sa dernière reprise parue en mars dernier, que j’aimerais vous entretenir aujourd’hui.

Composée par Koji Kondo, la musique d’Ocarina of Time existe indépendamment de celui-ci sous la forme de quatre albums officiels dont le plus fameux, Hyrule Symphony, est une réorchestration pour instruments à cordes des thèmes principaux du jeu. Sur la sphère amateur, on ne compte plus les reprises et medleys réalisés avec plus ou moins de bonheur par divers youtubeurs et groupes amateurs (The Warp Zone, Andrew Johnson, l’inévitable Smooth McGroove et Mariachi Entertainment System, entre autres), ou bien plus professionnellement les interprétations live durant des évènements musicaux tels que Vidéo Game Live. Le collectif ZREO était jusqu’à récemment le seul à avoir réalisé une réorchestration de l’intégralité de la bande originale du jeu depuis 1999, mais sur la base d’instruments synthétisés assez ternes et surtout sans véritable cachet par rapport à l’œuvre initiale. Il fallut ainsi attendre le mois d’octobre 2016 avant qu’un certain Eric Buchholz, via le label Materia Collective, ne propose un projet vraiment enthousiasmant. Pour la petite histoire, le père Buchholz et son label n’en sont pas à leur premier coup d’essai avec la série Zelda. En 2011, Buchholz a ainsi participé à un album réalisé dans le cadre du 25ème anniversaire de la série, ainsi qu’à la tournée internationale Symphony of the Goddesses qui suivit. Materia Collective a pour sa part produit en 2012 puis en 2017 le double album Time’s End de Theophany, une petite perle de noirceur mélancolique, sans doute le plus bel hommage rendu à l’épisode le plus tourmenté de la saga.

Mais revenons à nos moutons. Fin 2016 donc, Eric Buchholz & Cie parvinrent à réunir sur Kickstarter la bagatelle de 50.000 dollars afin de produire Hero of Time, un album symphonique - interprété par un orchestre de soixante-quatre musiciens - qui va au-delà de la simple réorchestration de bande originale. Le résultat est disponible à l’écoute depuis le 27 mars de cette année sur Bandcamp et, n’ayons pas peur des mots, c’est une bien belle tuerie. De fait, avec la pièce de Theophany mentionnée tantôt, Hero of time est sans doute le plus bel ouvrage musical réalisé autour de la série. Il est à mon sens d’autant plus pertinent de rapprocher ces deux projets qu’ils sont les seuls à proposer ce genre de revisite musicale tout à fait personnelle de ce qui fut sans doute l’expérience de jeu de leur auteur. Constitué d’une vingtaine de pistes pensées pour être écouté d’une seule traite, Hero of Time est ainsi un récit musical flamboyant retranscrivant avec une ampleur et une sophistication inégalées les envolées épiques ou mélancoliques de l’œuvre originale. En bénéficient aussi bien les thèmes incontournables tels que la vallée Gerudo (Spirit of the Valley) ou la berceuse de Zelda (Princess Zelda) et les interprétations plus personnelles que sont le solaire Fateful Morning, le semillant Castle Town Market ou bien le ténébreux Village of Shadow. Réminiscences épidermiques d’un jeu brillant qui marqua son époque, ces soixante-quinze minutes de pur bonheur se doivent de trouver leur place dans la musicothèque de tout amateur de la série qui se respecte. Quant aux autres, même sans la nostalgie, la qualité de l’orchestration et de la narration musicale sont telles qu’ils pourraient tout aussi bien y trouver leur compte. Qu’on se le dise !

Guillaume

(1) D’où l’expression bien connue : « Et le jeu vidéo sombra dans la 3D… »

(2) C’est notamment Ocarina of Time qui popularisa le concept de ciblage contrôlé avec sa fameuse visée Z.

Fiche technique :

Album : Hero of Time
Compositeur : Eric Buchholz
Label : Materia Collective
Date de sortie : mars 2017
Genre : revisite de BO mythique

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