Fripp & Eno - Live In Paris 28.05.1975

L'édition définitive de ce coffret triple CD vient combler un vide de quarante ans. Quarante ans en effet que les seules traces tangibles de ces enregistrements étaient une poignée de disques pirates au son exécrable, témoignage imparfait de ce qui fût pourtant un des épisodes les plus passionnants et essentiels de la musique des années 70.

            Un peu d'histoire. En 1972, Brian Eno vient de créer un système technique révolutionnaire : en couplant deux magnétophones Revox, l'un en position enregistrement l'autre en mode lecture, il invente le prototype d'une sorte de sampler artisanal permettant de créer des boucles en temps réel et de les superposer les unes sur les autres, anticipant le principe de ce que l'on appelle aujourd'hui couramment la Loop Station. En pleine phase expérimentale de l'appareil, il découvre en Robert Fripp l'alter égo idéal. Créateur visionnaire du projet King Crimson, guitariste à la précision mathématique et disciple rigoureux de Georges Gurdjieff (une théorie inspirée des philosophies orientales visant à une auto-discipline radicale pouvant aller jusqu'à la souffrance physique pour parvenir à l'oubli de soi), Fripp est déjà en rupture musicale avec son propre groupe, cherchant de nouvelles voies pour sa pensée. Les deux hommes, en s'associant pour ce qui est à l'origine une collaboration à court terme, défrichent un territoire inconnu qui va poser les bases de l'ambient, reprenant les bases répétitives de Terry Riley et Steve Reich en y ajoutant une couche de saturation jusque-là inédite. Car si Eno vise dans ses abstractions une nouvelle forme d'épure, la moindre note possible, Fripp est déjà ce musicien monstrueux, retors et ésotérique, aux dissonances inspirées de Stravinsky et Bartok et aux visions parfois proches de la terreur pure. De cette union du feu et de la glace vont naitre coup sur coup deux albums studios dont plusieurs générations seront marquées à jamais : No pussyfooting, austère et futuriste, et Evening star, plus aérien et contrasté, avec pour titre-phare An index of metals, sans-doute LE chef-d'œuvre du duo.

 Si ces albums, en leur contexte, passèrent pour de simples curiosités, c'est l'accueil public qui déclencha vraiment les hostilités. Car on a du mal aujourd'hui à concevoir l'incompréhension, voire le malaise que produisit cette musique sur scène, tant la performance brisait tous les codes du rock et de ce que l'on entendait normalement par « concert ». Aucun tube de King Crimson ou de Roxy Music à l'appel, pas de batteur, aucun format chanson reconnaissable, aucun light show, juste deux types avec pour seul matériel une guitare et deux magnétophones devant un écran diffusant en boucle le film expérimental Berlin horse de Malcolm Le Grice, rien d'autre pendant 1h30. Le public outré criait au scandale avant de quitter la salle, les deux musiciens, imperturbables, continuant de déployer leurs murs de sons autistes dans la plus parfaite indifférence. Live in Paris 28.05.1975 est l'enregistrement quasi intégral de la seule date de la tournée à s'être déroulée dans des conditions à peu près normales (malgré la frustration très palpable de l'audience pendant la longue introduction Water on water), et de ce qui est sans doute la performance la plus inspirée de Fripp & Eno. Une musique toute en tension, traversée de stridences de guitare d'une violence inouïe avant de s'apaiser dans des nappes paysagistes d'une plénitude abstraite. Mais ce qui en fait l'extrême densité, peut-être plus que dans les albums studios, c'est l'instabilité des bandes analogiques qui ajoute à cette granulosité, cette abrasion que les deux hommes ne retrouveront que de façon épisodique dans leurs futurs albums solos. La fin du CD1 dévoile un « accident » savoureux, lorsque l'organisateur du show fait une annonce au beau milieu du planant Wind on wind pour demander aux spectateurs, après signalement de la police, d'éteindre les cigarettes et d'arrêter les photos au flash. DGM a mis les petits plats dans les grands en proposant un disque bonus contenant les boucles enregistrées séparément, dont deux passées à l'envers (!).

  Considérés comme des imposteurs en leur temps, Fripp & Eno furent surtout les premiers à pressentir la fin de l'époque de ce que Fripp surnommait lui-même les « dinosaures », sous-entendu les super-groupes aux lourdes infrastructures, appelant de ses vœux la venue « d'unités petites, mobiles et intelligentes ». Hasard ou coïncidence, c'est la même année que sortit l'apocalyptique Metal Machine Music de Lou Reed, précurseur nihiliste de la musique industrielle qui réutilisait un dispositif identique (deux magnétos, une guitare et un larsen de plus d'une heure, une horreur absolue pour ses fans). Plus qu'une nouvelle forme de musique, c'est une nouvelle conscience qui émergeait en cette année troublée. Logiquement, c'est du côté des indépendants français que vinrent les premiers fils illégitimes du duo électrique, Heldon, Illitch (dont le premier album Periodic mind trouble est une relecture dépressive de No pussyfooting) et jusqu'aux punks électroniques Daniel Darc et Métal Urbain. L'onde de choc ne s'est jamais stoppée, atteignant le Alain Bashung de Chatterton, Kurt Cobain (qui, on l'ignore souvent, revendiquait l'influence du Red de King Crimson) ou Trent Reznor. Aujourd'hui encore, il n'est pas un manipulateur d'effets et de boucles qui n'ait une dette, consciente ou non, envers Fripp & Eno, ces deux architectes du son qui n'ont pourtant jamais pensé comme tout le monde. Plus de quarante ans après ce concert mythique, ce Live in Paris n'a pas fini de créer l'orage, d'attirer la foudre et de nous émerveiller de ses lumineuses éclaircies.

Sébastien Gayraud

Fripp & Eno
Live In Paris 28.05.1975
2014
Discipline Global Mobile
http://www.discogs.com/Fripp-Eno-Live-In-Paris-28051975/release/6058601

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