Deathspell Omega – The Synarchy Of Molten Bones

A l’heure où j’écris ces quelques lignes, je me trouve en Inde. La chaleur est pesante et l’humidité omniprésente. Après avoir parcouru l’Inde des forts et des temples, j’ai pris mes quartiers plus au sud, à deux pas de l’océan, pour profiter des derniers jours qu’il me reste avant de devoir faire mes adieux à ce tropical entracte. Peu avant mon départ est tombée une nouvelle à laquelle peu de gens s’attendaient, l’annonce d’un nouvel album de Deathspell Omega ainsi qu’une date, le 8 novembre. Une poignée de jours entre le communiqué et la sortie, difficile de jouer les surpris quand on connaît la propension du duo français à cultiver l’anonymat autour de sa création. Deathspell Omega n’étant qu’une entité sans visage toute entière dédiée à déverser son apologétique du mal saint via l’ivresse de l’art musical. C’est donc en bon fan lobotomisé que j’ai très rapidement passé commande tout en maudissant le choix d’une telle date. J’allais être dans l’obligation d’attendre mon lointain retour pour glisser le malfaisant objet dans ma platine et laisser mon cerveau se noyer dans ses méandres. Quelle ne fut pas ma joie lorsqu’aux premières lueurs du jour de mon départ, la bête fut lâchée et ce dans son intégralité. Autant vous dire qu’étant donné la durée du vol et la rapidité toute relative des moyens de transports indien, le temps était plutôt en ma faveur pour limer jusqu’à la moelle The Synarchy Of Molten Bones.

Pour rentrer maintenant dans le vif du sujet, là où Paracletus s’était révélé être l’œuvre la plus acérée et, dans une clarté proche de l’absolu, la plus majestueusement poignante des poitevins, il n’est, à cette heure, pas impossible que cette nouvelle offrande s’avère être la plus véloce et la plus fondamentalement violente et dense. En l’espace d’une courte, mais intense, demi-heure, après une légère introduction cuivrée a la majesté vespérale et une poignée de riffs visqueux, aux dissonances morbides caractéristiques, c’est un biblique déluge qui s’abat sans discontinuer n’accordant que peu d’instants d’accalmie disséminés avec intelligence pour magnifier la portée destructrice de ses arrangements entremêlés au confins de l’indicible. Les éléments qui font la particularité de la musique de Deathspell Omega sont bien tous présents. Les syncopes constantes des percussions, le dialogue distordu et schizophrène des guitares, la basse profonde et anguleuse, le tout dans une complète et colossale arythmie couronnée des déclamations inarticulées éructées par ce bon vieux Mikko Aspa à la voix et la diction si particulière. The Synarchy Of Molten Bones n’est pas un creuset dédié aux expérimentations. Le groupe et l’auditeur averti avancent en terre connue, dans la droite lignée de Paracletus et, plus loin, avec Chaining The Katechon, Deathspell Omega vient parachever son propre sépulcre. Seulement l’ensemble prend de la hauteur, de l’ampleur, se fait plus extatique que jamais en nous offrant une radicale synergie des deux précédents efforts. On y discerne les échos de l’ouragan technique qu’était Fas – Ite, Maledicti, Et Ignem Aeternum et les aspérités plus organiques et versatiles de Paracletus, le tout rehaussé d’une violente accélération qui démultiplie le choc provoqué par chaque changement de tonalité. Le morceau Onward Where Most With Ravin I May Meet en est la quintessence, avec sa progression harmonique déconcertante, d’une construction minutieuse, menant jusqu’à son climax atmosphérique pour irrémédiablement finir par se dissoudre dans un arpège infernal qui n’est pas s’en rappeler certains passages de l’apocalyptique Paracletus.

Néanmoins, Deathspell Omega laisse derrière lui une certaine forme d’esthétique propre à ses réalisations antérieures. Il délaisse ses atours d’apôtre de l’unification par l’abject pour enfiler ceux d’un souverain oppresseur de la trinité Soma, Psyche et Pneuma. Le duo continue d’évoluer, monte à nouveau d’un cran et se fait le chantre d’un art totalement dépouillé de toute élégance, de toute fioriture. Les notes s’incarnent, de chair et d’os elles se parent, la musique se mue en matière et, boursouflée d’une haine proprement suffocante , dévore en un instant tout l’espace. Là où le précédent opus gardait un aspect plus aéré, plus intelligible dans ses assauts, plus mélodique durant ses envolées glorieuses, il ne reste ici de place pour rien d’autre que les tremblements ininterrompus de la fanfare de cette multitude de synarques dont se repaît funestement la bête, souriante, furieuse, la mâchoire béante tel l’Abysse. Le chant lui-même est relevé d’un ton, en particulier sur la première partie de l’opus. Il se voit même régulièrement doublé et l’impact des textes, toujours aussi abscons, n’en est que renforcé. Tout est précisément à sa place et concourt à l’efficacité de l’œuvre. L’approche est sélective et la temporalité réduite à sa plus simple expression, lorsqu’un changement est nécessaire, il intervient irrémédiablement. Loin d’être prévisible, cet opus semble toujours avoir un temps d’avance, devançant et comblant chaque attente, chaque besoin.

Paracletus était un extatique chant du cygne, un éloquent instant d’apothéose au cours duquel le groupe venait s’immoler dans un pathos déchirant de clarté pour clouer l’infâme réunification à la porte d’entrée du Royaume des Cieux. Mais, c’est tel un anti-Prométhée, véritable phœnix noir nourri aux seins de ses propres cendres encore incandescentes ,que le duo s’extirpe de la fange divine pour, à nouveau, nous dérober la lumière et nous plonger dans un maelström de riffs tous plus difformes et évocateurs les uns que les autres, fondu corps et âme dans un magma hypnotique de breaks et de blast beats titanesques. L’ensemble, condensé dans un espace-temps aux dimensions optimales, permet pleinement à la violence, littéralement despotique, de cet opus de venir nous éclater en plein visage. The Synarchy Of Molten Bones est un monarque d’une laideur absolue, foulant aux pieds l’ Adam Kadmon, le Logos et toute la clique. A son écoute, le souffle, en plus de la lumière, vient lui aussi très vite à manquer et c’est une véritable plongée en apnée durant laquelle on frise régulièrement l’étouffement qui attend l’auditeur.The Synarchy Of Molten Bones est une œuvre crépusculaire d’une efficacité déconcertante. Cependant, une production plus percutante, à même de venir appuyer chaque montée en puissance, manque peut-être à l’appel, mais il est difficile de bouder son plaisir. La sortie d’un nouvel album de Deathspell Omega est assez rare, l’animal est unique en son genre. Il a ses adorateurs et ses détracteurs, beaucoup s’en inspirent, mais finalement peu arrivent à atteindre un résultat aussi dense et à la noirceur aussi percutante. Lors de mes premières écoutes, j’ai tenté de laisser mes a priori de côté, tant il me paraissait difficile d’aller au-delà de ce que la discographie du groupe proposait déjà comme œuvres magistrales. Force est de reconnaître que ce nouvel effort n’a pas la puissance évocatrice d’un Paracletus, ni la noirceur cristalline d’un Si Monvmentvm Reqvires, Circvmspice. Néanmoins Deathspell Omega semble loin d’avoir tari la source de son inspiration et déchaîne sur The Synarchy Of Molten Bones son aspect le plus violemment impétueux, à n’en pas douter une sortie incontournable de 2016.

Deathspell Omega
The Synarchy Of Molten Bones 
2016
Label : Norma Evangelium Diaboli  www.noevdia.com

Samuel
 

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