Cultes des Ghoules - Coven, or Evil Ways Instead Of Love

Ce beau pays qu'est la Pologne a vu l’émergence et la montée en puissance, tout au long de cette dernière décennie, d’une scène black métal des plus fécondes, en quantité comme en qualité. On ne reviendra pas sur le succès critique d’un groupe comme Mgła, car ses compagnons de route n’en sont pas moins créatifs. L’effervescence qui parcourt ces contrées est clairement palpable. Bathushka, Kriegsmashine, Death Like Mass, Blaze of Perdition et j’en passe, ne sont que quelques exemples de ce que le pays de Chopin a pu engendrer de ses noires entrailles, on a même eu droit cette année au retour en force d’Arkona. Mais ces lignes ne sont pas destinées à disserter sur les efforts louables des groupes suscités. Non, ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est cet enfant bâtard et difforme, cet être étrange et malsain, né en 2004 d’un désir ardant de s’accoupler avec le malin. L’entité hautement nébuleuse qu’est Cultes des Ghoules s’est fait remarquer au détour de l’année 2008 avec la sortie d’un premier opus, dès lors, possédé par le Mal en personne. Cependant, Häxan n’était que la première pierre de l’autel sacrificiel, la première esquisse d’un cercle de magie noire voué à invoquer de plus terrifiants démons et sorcières. Profondément imprégné par ces illustres ancêtres que peuvent être Bathory, Mayhem ou encore Hellhammer, Cultes des Ghoules est un énième rejeton des sombres années 90. Années qui ont vu naitre les albums fondateurs de ce style de musique extrême qu’est le black metal, et c’est bien à ça, cette noirceur enivrante, que ce culte est voué.

Si les Polonais rendent bien un hommage vibrant à cette période faste et musicalement morbide, ils n’en oublient pas moins qu’il est bien simple de reproduire, de singer, alors que la création artistique, dans le sang et la sueur est, à nulle autre pareille, exaltante. Cultes des Ghoules n’a jamais été un cover band comme tant d’autres groupes incapables de s’écarter de ces sentiers maintes fois labourés. Non, Cultes des Ghoules sonne en effet tantôt comme un Bathory ou encore un Grand Belial’s Key, mais, sans travestir ses influences, il a su développer un style qui lui est propre et, poussant toujours un peu plus loin le délire musical, établissant un nouveau degré de dévotion démoniaque, nous est revenu en 2013 avec son second album, Henbane, empoisonnant littéralement notre air, semant derrière lui mort et décomposition. Depuis ses débuts, la musique du groupe se veut l’invocatrice du Maufé, ce diable médiéval, ce diable du triton, honni du monde, invitant l’auditeur à festoyer en se roulant dans la fange, et cette seconde offrande semblait être l’apothéose d’une recherche artistique aux relents occultes.

Mais, en l’année 2016 du Seigneur, essuyant un calendrier de sortie sans aucune cohérence, voici venir l’immonde chérubin, Coven, Or Evil Ways Instead of Love. Comme pour beaucoup d’autres formations, cet effort n’a fait l’objet d’aucune promotion, simplement gratifié d’une annonce faite au dernier moment en sus d’une distribution des plus désorganisée et cacophonique entre le label polonais et le diffuseur américain. Mais, passons bien vite ces détails frivoles et parlons ici de ce qui nous réunit autour de Cultes des Ghoules. Pour ce troisième opus, nos amis polonais ont vu les choses en grand, en dramatiquement grand. Ce n’est pas moins d’une heure et quarante minutes d’une longue orgie démoniaque qu’occulte cette pochette aux couleurs étranges et dégoulinantes. Lorsqu’on s’attaque à un objet long et dense comme peut l’être Coven…, quelques recommandations sont donc de rigueur. La plus importante ? Coven… fait parti de ces albums pour lesquels une concentration absolue est nécessaire, un engagement morcelé ne pourra permettre la pleine imprégnation de cette vision enténébrée qui hante l’art de Cultes des Ghoules, car l’œuvre que nous proposent les Polonais est une longue et morbide pièce de théâtre. Un véritable poème lovecraftien, découpé en cinq scènes et flanqué de protagonistes tous plus dégénérés les uns que les autres, prenant leurs inspirations dans les traditions populaires, empruntes de paganisme et de magie, de ce qu’on nommait dans l’Europe chrétienne du XIXième les « cunning man ». Plus précisément, c’est dans le personnage historique de George Pickingill et les sorcières de Canewdon, petit village d’Angleterre, que cet opus s’enracine, pour développer autour de ces figures pittoresques un étrange récit d’invocation mortelle et de possession démoniaque. Coven… est donc plus qu’un simple album de musique, boursouflé d'un lyrisme tragique, il nous conte aussi une sombre histoire.

En vue d’insuffler à Coven… l’ampleur musicale nécessaire à illustrer cette troublante fable, Cultes des Ghoules se devait de rehausser son jeu de plusieurs crans, et ce en tout point et malgré la qualité indéniable de leurs précédents efforts. C’est donc dès le prologue, ostensiblement macabre, qu’on sent bien que Coven… n’a rien d’un album classique. Une fois ce prélude prophétique déclamé haut et fort, le morceau d’introduction ouvre le bal pour une sarabande démoniaque rapidement suivie des compositions les plus carnassières et enivrantes qu’il m’ait été donné d’entendre ces derniers temps. Cette alliance de variations de riffs sauvagement primitifs, mais terriblement acérés, et de basse anguleuse et effilée, est la signature maintenant reconnaissable des Polonais, et quel enchantement malsain de retrouver cette force lourde et lente, décuplée sur Coven…, qui fait de Cultes de Ghoules un monument de noirceur et de malfaisance. Cette première scène, ce « hors-d’œuvre », se prélasse dans un enchainement de mid-tempo et de passages plus lents et atmosphériques, çà et là entrecoupés de percussions tribales et archaïques, le tout rythmé par le dialogue halluciné des personnages de ce sanglant récit, pour finir dans un déchainement de violence et d’imprécation maladive. Devell, the Devell He Is, I Swear God... (Scene I) donne le ton pour un album littéralement possédé par le Diable, qui, au travers de chacune de ses scènes, déroulera ses innombrables facettes, à la fois old school, cru, atmosphérique, intelligent, féroce, pesant, profond, morbide… Cet album est un tout majestueusement maléfique. Ce macabre recueil n’est à aucun moment pris en otage par sa propre histoire et, si ce sont bien les cinq étapes de l’œuvre qui lui donnent corps, chair et peau, sang et os, c’est  cette vision artistique prégnante, loin de le desservir, qui l’imprègne d’une âme pour lui donner vie. Dans son délire de grandeur et de langueur, Cultes des Ghoules n’en oublie pas pour autant les accès de rage et les accélérations barbares en ouvrant frénétiquement les vannes comme sur Storm Is Coming, Come the Blessed Madness...(Scene IV) ou l'épilogue  extatique Satan, Father, Savior, Hear My Pray…(Scene V). La production de cet opus est, quant à elle, absolument parfaite, améliorée en tout point comparativement aux précédentes sorties du groupe, elle n’en a pas perdu pour autant son essence sauvage tout en sachant intelligemment souligner le moindre détail, la moindre ambiance venant s’intercaler entre chaque effusion de violente folie.

Afin de clore définitivement le chapitre de ce Coven…, il est parfaitement impensable de passer sous silence la performance vocale dont jouit cette œuvre. Depuis ses débuts, Mark Of The Devil a brillé par sa capacité à entrer dans un état d’extase absolu pour vomir des textes ensorcelants. Il suffira de s’envoyer joyeusement les deux précédentes réalisations du groupe pour s’en persuader. Mais, comme tout ce qui compose la musique de Cultes des Ghoules sur Coven…, le chant atteint un niveau d’engagement délirant de fureur et d’intensité. Les hurlements, les envolées lyriques, les rires, les déclamations, chaque personnage dépeint, chaque divagation mystique éructée, chaque dérangeant soliloque, tout est imprégné d’une folie, d’une implication, d’un investissement radical. Mark Of The Devil semble, dans un amok psychotique et démoniaque, avoir définitivement renoncé à lui-même pour ne plus être que le véhicule d’une puissance infernale et se mue en zélote halluciné, incarnant tour à tour chaque protagoniste, véritable maitre de cérémonie de cet opus.

Le temps est à présent à la conclusion et, après cette débauche de superlatifs, la concision est de mise. Il n’est finalement qu’un adjectif qui puisse définir réellement ce à quoi Cultes des Ghoules, par ce rituel chtonien, a donné naissance. Coven, or Evil Ways Instead Of Love est un album mauvais. Non pas dans le sens d’ « imparfait », mais au sens de « malfaisant, nuisible ». Il est rare qu’une œuvre soit à ce point-là imprégnée d’une dévotion occulte jusqu’au-boutiste sans paraitre lourde ou grotesque, quand bien même elle use et abuse de ces caractères autant dans son fond que dans sa forme.  Réjouissez-vous donc, en ces temps de jubilation, les Polonais de Cultes des Ghoules délivrent là un chef-d’œuvre gargantuesque à la gloire du sabbat, une orgie païenne et malfaisante venant refermer dans une satanique fanfare cette année 2016.

Samuel

Artiste : Cultes des Ghoules
Titre : Coven, or Evil Ways Instead of Love
Origine : Pologne
Label : Hells Headbangers Records
Genre : Black metal
Année : 2016
Facebook (non officiel) : https://www.facebook.com/CultesDesGhoules/

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