Bölzer – Hero

Ça y est, il est enfin là ! Le tant attendu premier album de Bölzer, ce tout jeune groupe suisse débarqué de nulle part au détour de 2013, et qui avait laissé le petit monde de l’underground, parfois si prompt à s’agiter pour peu de choses, dans un hébétement des plus fascinants après la sortie de, seulement, une démo, Roman Acupuncture, quelque peu restée sous le radar, et de deux EP, Aura et Soma, quasi unanimement encensés par la critique et le public, en particulier le superbe Aura à l’atmosphère terriblement hallucinatoire. Dans une autre perspective, les Suisses ne sont pas non plus passés au travers des balles et, la « hype » aidant, se sont coltinés à tort ou à raison leur lot de détracteurs.

Ce duo est donc un véritable cas d’école dans cette vaste fosse, pouvant parfois paraitre sclérosée, qu’est la musique extrême. En l’espace de deux années, avec deux réalisations pour un total de seulement cinq titres (je ne compte pas ici la démo), Bölzer s’est indubitablement imposé comme une créature unique, proposant un délicat mélange de death et de black moderne, tempétueux, à l’atmosphère mystique prégnante et terriblement entêtante, le tout saupoudré de riffs littéralement tonitruants aux contours hypnotiques d’une lourdeur pachydermique. Par son authenticité et sa technique, le duo a su marquer les esprits, les notes d’Entranced By The Wolfshook résonnent encore dans ma tête rien qu’en y pensant. Avec une proposition « fraiche », en créant un son neuf allant de l’avant, Bölzer s’est vu propulsé à l’affiche d’un bon nombre de festivals à travers le monde, en parallèle de tournées aux côtés de mastodontes tel que Behemoth ou les Australiens de Deströyer 666. Après deux longues années de préparation, ce premier album a, pour beaucoup, et j’en fais partie, suscité une attente fébrile des plus fortes en cette fin d’année 2016.

Dès les premiers enregistrements, on flairait bien que Bölzer était un semblant de bestiole aux allures de chimère susceptible, dans son délire transcendantal, de changer de forme pour étoffer un peu plus le canevas de sa vision artistique. Les tâtonnements, les essais sur le son et sur la voix d’un EP à l’autre, étaient palpables et, là encore, Bölzer trace son chemin et semble faire fi du reste. Orné fièrement de ses précédentes réalisations aux teintes sombres, mais en constant mouvement, le groupe, emporté par sa propre inertie, se dirige cette fois vers la lumière, quitte à s’attirer les foudres, la perplexité ou la déception des fans de la première heure et c’est bien ce qu’il se passe avec ce Hero. L’écoute initiale en est clairement déstabilisante pour celui qui chérit les ténébreux prologues à cet album.

Sur Hero, Bölzer engendre sa propre mythologie comme il construit ses morceaux, patiemment, avec force et détermination, et délivre son œuvre sous la forme d’un rituel dionysiaque quasi orgasmique. Inévitablement, la structure de cet opus en vient à dénoter au regard de ce que le groupe avait proposé jusqu’à présent.

Empreint d’une atmosphère plus éthérée, celle-ci engendre un terrible ralentissement du rythme des compositions, abandonnant la rage bestiale d’un Aura pour se laisser couler dans un bain bouillonnant de mid-tempo, paraissant parfois interminable à l’instar du morceau éponyme. Les riffs en viennent à être plus travaillés et autrement plus mélodiques, mais la mise en place globale de l’opus semble finir à plusieurs reprises par pâtir de cette demi-mesure latente. D’un point de vue bassement sonore, l’album est caverneux, l’enregistrement est beaucoup plus chaud et rond que sur les précédentes réalisations. La production, sans pour autant être trop lisse, est la plus pro et indubitablement la plus propre qu’ait eue le duo jusqu’alors. Les percussions sont clairement discernables, les roulements de batterie sont profonds et résonnent tels les tambours d’une bataille véritablement épique. On retrouve évidemment l’inimitable son de guitare de KzR, qui propulse toujours plus loin l’art de l’invocation sonique, qui électrise et tout à la fois hypnotise l’auditeur. Ce riffing puissant et intelligent en duo avec les hurlements possédés de KzR provoquaient une synergie saisissante à la signature marquée qui portait quasiment à elle seule l’aspect particulièrement cathartique de la musique de Bölzer.

Ici, la force évocatrice enivrante et parfois assez inexplicable de la bête est bien présente, mais le prisme, quant à lui, est tout autre, à l’image de cette pochette flamboyante. Accompagné de riffs plus mélodieux, mais aussi plus en retraits, souvent moins impactant et pourtant toujours aussi captivant, le chant vient enfoncer le clou de la discorde en laissant derrière lui la rage d’un premier âge aux échos d’ores et déjà lointains, pour prendre de la hauteur, de la profondeur, se parant d’une limpidité à la fois mystique et grave. Ce chant clair, élément essentiel de cet opus, dont il m’a fallu du temps pour en mesurer pleinement la portée, sera précisément le point d’achoppement principal pour beaucoup et en particulier pour ceux ayant apprécié la noirceur stygienne d’Aura et Soma et espéré un album fait du même bois.

Fini les tréfonds des enfers, Bölzer sort lentement du gouffre d’où il est né et défie les cieux. Comme tout bon demi-dieu hellène, ce Hero a des failles, son désir artistique le pousse à nouveau à hésiter, il ne parait pas pour l’instant savoir où se trouve son point d’attache, en a-t-il seulement un ? Un temps d’adaptation m’a été nécessaire, mais après plusieurs écoutes attentives, cet opus a fini par révéler sa vraie nature. La dynamique de l’album est pour moi irréprochable, le développement de chaque titre, leur succession, tout est là pour servir la vision audacieuse que Bölzer nous propose. Ce qui semblait être des longueurs répétitives en viennent à se transformer en rituel archaïque ensorcelant, ce mid-tempo quasi constant distille une atmosphère confinant à la sensualité et, à mon sens, l’auditeur a affaire ici à une œuvre d’un paganisme absolu charriant une ambiance épique des plus lumineuses. Il suffit d’écouter un morceau comme The Archer et de se laisser emporter par la puissance bestialement évocatrice qui s’en dégage. Ce revirement dans la construction des rythmes, ce lyrisme et cette mise en avant parfois grandiloquente du chant, tout finit par prendre sens et, a fortiori, Bölzer sait, à des moments clés, renouer avec ses premières effusions en nous balançant des instants autrement plus directs comme sur Spiritual Athletism ou encore Phosphor.

Hero semble être une œuvre propre à se bonifier au fil des écoutes et ses défauts finissent par s’estomper pour devenir des éléments essentiels d’un tableau plus grand et plus beau qu’il n’y parait. Il est probable que certains n’embrasseront pas cette vision exaltée et regretteront éternellement ce passé pas si lointain où Bölzer se faisait plus brut, plus torturé. De mon côté, j’ai clairement pris le temps de rentrer dans cet album et, après l’étrange sentiment de déception laissé par les premières écoutes, j’ai mis au placard mes attentes pour m’abandonner totalement aux délices de ce mystérieux Hero. Le voyage en vaut finalement la peine, mais tous n’apprécieront pas. L’époque d’Aura et Soma est un superbe héritage, mais Bölzer ne semble décidément pas vouloir se reposer sur ses acquis. Cet effort audacieux des Suisses fera très difficilement l’unanimité, mais c’est bien là le propre de toute œuvre un tant soit peu hardie.

Artiste : Bölzer
Titre : Hero
Année : 2016
Facebook : https://www.facebook.com/erosatarms/

Samuel

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