Antaeus - Condemnation

En cette fin d’année 2016, les amateurs de musique extrême ont été particulièrement gâtés, et c’est bien le label Norma Evangelium Diaboli qui, pour les fêtes, a enfilé les frusques rouges sang du père Noël, histoire de déposer au pied du sapin de doux et chaleureux brûlots métalliques. Après la sortie soudaine, et plus que bienvenue, du dernier Deathspell Omega, voici le retour complètement inattendu, et quasi inespéré, du parangon de brutalité made in France qu’est Antaeus. Dix ans, dix longues années, après un Blood Libels dégoulinant de haine, le suicide de LSK, l’arrêt des représentations live, la mise sous silence du groupe, et enfin la montée en puissance de ce demi-frère incestueux qu’est Aosoth. Tout portait à croire que le navire de guerre Antaeus était définitivement perdu corps et biens. Une leçon à tirer de tout cela ? Ne jamais être trop prompt à prononcer un décès. En effet, c’était sans compter l’inextinguible fureur qui dévore Set et MkM, à présent seuls capitaines à bord du vaisseau.

En une décennie, la rage délirante qui habite nos deux compères semble avoir largement eu le temps nécessaire pour macérer maladivement, entre folie et alcool, pour enfin exploser dans une gerbe de sang puant la bile et le charbon. Afin de se délecter de toutes les subtilités de ce Condemnation, il suffit de glisser délicatement l’objet dans la platine, de pousser légèrement le volume à son maximum, de savourer les cinquante premières secondes d’introduction, mêlant vrombissements pesants et détonations lointaines, pour ensuite plonger de tout son être dans un miasme ensanglanté de sonorités dévastatrices. L’entrée en matière est d’une efficacité sans défaut, mais c’est avec le titre Angels of Despair que le groupe franchit un palier d’intensité tonitruant de férocité. Vous l’aurez vite compris, Antaeus ne revient pas d’entre les morts pour proposer autre chose que du Antaeus, et quel pied de retrouver cette brutalité primitive si caractéristique qui avait laissé orphelin tout bon amateur de violence auditive.

Ultra classique dans leurs constructions et terriblement efficaces dans leurs réalisations, on discerne, sur chaque titre, le coup de griffe acéré de Set, maitre à penser du duo. Les compositions sont d’une simplicité brutale, oubliant quelque peu les aspérités chaotiques de Blood Libels pour revenir à la source d’une agressivité excessive à la puissance libératrice rappelant le premier élan dévastateur qu’était l’album Cut Your Flesh And Worhsip Satan. L’auditeur est de nouveau écrasé par cette sonorité abrasive, les mêmes riffs à la saturation infernale, ce même aspect si particulier, à la fois organique, élément en grande partie livré pieds et poings liés par la performance vocale toujours aussi possédée et crue de MkM, mais en même temps, profondément inhumain et magistralement mis en musique par ce tourbillon de variations plus ou moins véloces de riffs écorchés dont toute vie semble avoir été ôtée. Cette atmosphère nihiliste est d’autant plus marquée par les coups de boutoir assénés froidement, méthodiquement par ce véritable métronome qu’est Menthor, batteur de sessions officiant, entre autres, dans les formations que sont Nightbringer et Lucyfire. On sent bien que le bonhomme derrière les futs n’a pas eu son mot à dire quant à la manière d’ajuster ses partitions et il en ressort une ambiance quasi mécanique qui, loin de desservir l’ensemble, lui apporte un aspect des plus chirurgical.

Outre ces assauts dangereusement meurtriers que sont des morceaux comme Condemnation ou encore Symmetry of Strangers, loin de se calmer, Antaeus sait distiller des atmosphères fiévreuses, lourdes et poisseuses, telles qu’on en trouvait sur Blood Libels. Pour s’en assurer, il suffira de s’envoyer le duo final que forment les titres End of Days et Abeyance. En définitive, au regard du parcours complètement chaotique de ce groupe à la discographie des plus authentiques, c’est une œuvre d’un classicisme extrême que nous offre là Antaeus. À la croisée des chemins, ce Condemnation semble être un condensé brut de ce qu’a pu engendrer le groupe dans sa carrière. Aucune réelle évolution n’est proposée, si ce n’est une production un poil plus « claire », et c’est peut-être ça qui en décevra certains. En effet, le fort sentiment d’excitation qui a suivi l’annonce aura peut-être engendré une attente mal placée, au vu de ce que le groupe a toujours proposé. Mais, à mon sens, la finalité de cette œuvre ne réside absolument pas dans une recherche implacable de nouveauté musicale ou dans le désir de métamorphoser une scène et cela n’a, il me semble, jamais était le but d’Antaeus.

Le groupe est à lui seul une entité dédiée corps et âme à la sauvagerie la plus barbare, une sauvagerie authentique qui ne cherche ni à plaire ni à se renouveler. Condemnation est une nouvelle pierre apportée à cet autel sanguinolent et, après dix années de mutisme, il était grand temps de briser ce silence assourdissant. Après cette vague indigeste de groupe « brutal » black, à logo rouge sur fond noir, d’une vacuité quasi intersidérale, aucun n’a su s’emparer de ce flambeau de haine destructrice. Antaeus possède cette brutalité chevillée à l’âme, comme peu de formations l’ont, cette flamme incandescente qui déchire et dévore, ce grain de folie absolue qui suppure et nourrit l'animal, lui donnant la substance nécessaire à son autodestruction en une acmé cathartique.

Même si Condemnation ne restera peut-être pas dans les mémoires, on passera  facilement sur ce manque d’originalité, car l’essentiel n’est pas là. Antaeus n’a ni éthique ni esthétique, il aboie, il mord telle une bête enragée. Un poil moins furieux que son prédécesseur, mais aussi moins dense, cet opus n’en est pas moins un reliquat d’une violence authentique par trop souvent mise au ban des productions modernes et Antaeus revient pour nous rappeler que la musique extrême, et le black métal en particulier, c’est aussi ça, une brutalité traumatique au service d’un art maladif.

Samuel

Artiste : Antaeus
Album : Condemnation
Label Norma Evangelium Diaboli : http://www.noevdia.com/

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